"Une coopération française sans queue ni tête"

Franck Renaud, journaliste, livre dans son ouvrage “Les Diplomates” une enquête dérangeante sur les milieux diplomatiques français. ©DR
19 juin 13 - Franck Renaud n’y va pas avec le dos de la cuillère. Ce journaliste français, qui a passé une dizaine d’années à l’étranger, produit dans son ouvrage “Les Diplomates” une enquête dérangeante sur les milieux diplomatiques français, illustrée d’une foule d’anecdotes, parfois très croustillantes.

Propos recueillis par Sébastien Drans, Le Journal du Développement - Tout y passe : l’opacité des services, l’abus de pouvoir de certains ambassadeurs, les réseaux de connivence, les affaires de moeurs, mais aussi les coupes budgétaires, les diminutions de personnel, et les changements soudains de politiques. Nous nous arrêterons dans l’interview ci-dessous sur les volets du livre consacrés à la politique d’aide au développement de la France, l’un des premiers bailleurs de fonds du monde.

Dans votre livre, vous n’hésitez pas à parler d’une coopération française “sans queue ni tête”, désorganisée, opaque, qui fonctionne au gré des changements d’équipes dans les ambassades et des goûts personnels des agents de passage. Avec parfois peu de considération pour les accords préalablement passés avec le pays hôte et les orientations décidées à Paris. Comment tout cela est-il possible, s’agissant d’un des plus grands donateurs du monde, avec un siège au Conseil de sécurité de l’ONU ? Chaque diplomate de passage pour trois à cinq ans dans un pays tient à y laisser son empreinte. Et la politique de coopération est en général celle qui dispose des budgets les plus importants, donc celle susceptible de porter cette “empreinte”… J’ai même le souvenir d’un conseiller culturel qui, en fin de mission, a commandé la réalisation d’un film sur les projets de coopération conduits durant son mandat ! Un film d’autocélébration bien évidemment financé, à hauteur de plusieurs dizaines de milliers d’euros, sur les crédits de coopération de l’ambassade… Autant d’argent qui n’est pas allé à un projet. De plus, pour se démarquer de son prédécesseur, un diplomate va consacrer beaucoup d’énergie à défaire ce que ce prédécesseur a mis en place : c’est ainsi que des projets qui demandent une certaine durée d’action, a fortiori dans des zones complexes, sont brutalement stoppés. Là où huit ou dix années seraient nécessaires, tout cesse après trois ou cinq ans et des promesses faites aux partenaires locaux ne sont pas tenues… C’est désastreux en terme d’image de la France. Bien sûr, il existe des accords bilatéraux, un cadre de coopération, les orientations développées à Paris… Mais ces diplomates agissent souvent loin de Paris et le contrôle exercé sur eux est a minima et/ou a posteriori. Donc on débouche sur un grand n’importe quoi. Si vous y ajoutez, crise aidant, la réduction drastique des budgets, la France qui se veut un des acteurs majeurs du développement et de la coopération, à vocation universelle, ne va pas tarder à jouer en deuxième division. Vous soulignez également les baisses récurrentes des budgets français consacrés à l’aide au développement, aggravées par la dispersion des crédits. La France, selon vous, a-t-elle des objectifs clairs dans son action, et a-t-elle les moyens de ses ambitions ? Aujourd’hui, la France n’a plus les moyens de ses ambitions. Pour 2013, Laurent Fabius, le ministre des Affaires étrangères, a présenté un budget en retrait de 2,4%. Le Quai d’Orsay doit donc composer avec un contexte budgétaire contraint, comme le disent si bien les diplomates. Et ça fait quinze années que ça dure : les budgets sont coupés chaque année et les effectifs baissent. Pour autant, à ce jour, l’universalité du réseau diplomatique français, le deuxième du monde derrière les Etats-Unis, n’a pas été remis en cause. La grandeur de la France impose d’être présent partout… En plus des coups de rabot, ce budget n’a que peu de souplesse : il faut payer la structure et plus de 40% de son montant sont consacrés au règlement des contributions françaises aux organisations internationales, en particulier les opérations de maintien de la paix. Globalement, l’aide au développement est saupoudrée et il faudrait certainement la concentrer sur des “cibles” définies, qui correspondent à des choix politiques et stratégiques. Ajoutons que dans le calcul de l’aide au développement, la France comptabilise un peu ce qu’elle veut : les annulations de dettes des pays pauvres, par exemple ; ou bien les coûts représentés par les étudiants étrangers en provenance de pays en développement inscrits dans les universités françaises… Ce qui permet de la gonfler artificiellement. Comme certains cyclistes, l’aide au développement française est dopée !

Selon vous, quels seraient les remèdes ? Affiner ses objectifs et récupérer davantage de budgets suffiraient-il ? Comment le Ministère pourrait-il s’y prendre ? Les outils sont là, après il faut une volonté politique. Tout serait sans doute plus simple si la France disposait d’une grande agence de coopération et de développement, comme bon nombre de pays : l’AFD pourrait, par exemple, remplir ce rôle, et elle dispose d’assez d’experts et de consultants de qualité pour définir des objectifs qui soient en adéquation avec la ligne voulue par le gouvernement en place. On veut faire un effort sur l’Afrique, alors faisons-le vraiment et cessons le bricolage. Il faudrait aussi tenir ses engagements, sans maquiller les chiffres : quand on annonce vouloir porter l’aide publique au développement de la France à 0,75% du PIB, il faut le faire sans recourir à des artifices qui discréditent celui qui les emploie. Enfin, les diplomates doivent être là pour faire avancer des projets, sur la durée si nécessaire, pas leur carrière.

LES DIPLOMATES. Editions Nouveau Monde. 2011 520 pages

Pour lire d’autres articles sur un des thèmes abordés ici, utiliser la fonction «  recherche avancée »
Chartes  |  Qui sommes-nous ?  |  Impressum  |  contact
Palais des Nations, Bureau S-84  |  Avenue de la Paix 8-14  |  CH-1211 Genève 10  |  T: +41 22 917 29 30  
réalisé par vocables.com avec Spip
sommaire le temps L´Orient-Le Jour Geopolitis swissinfo LE COURRIER rue 89 Slate Afrique ipsnews