Un ancien de Tsahal en guerre contre les braconniers d’Afrique

30 septembre 10

Sébastien Porte/Rue89 - Ancien officier, Ofir Drori a gardé de son passage dans l’armée israélienne un goût du secret et de l’organisation. Aidé d’un réseau de pisteurs qui opèrent sur les marchés africains en caméra cachée, ou sur Internet, il a réussi à infiltrer le milieu des trafiquants d’ivoire ou de viande de brousse (gorille, chimpanzé…) au Cameroun et dans les pays voisins, en République du Congo ou Centrafricaine.

Dès qu’il repère un braconnier ou un revendeur, il organise un guet-apens avec l’aide de complices qui jouent le rôle des acheteurs. La police locale intervient alors pour cueillir son monde en plein flagrant délit.

« Nous n’interceptons personne par hasard. Toutes nos arrestations sont le résultat d’opérations d’infiltration précédées d’une longue enquête », explique-t-il.

Sous ses faux airs de baroudeur égaré dans une interminable année sabbatique, ce grand jeune homme paisible à la lourde tignasse brune est, en réalité, un stratège déterminé. Sa tactique : infiltrer le réseau, tendre des pièges, et faire tomber les gros bonnets.

En sept ans, il a ainsi fait mettre 280 personnes sous les verrous, sur des peines pouvant aller jusqu’à trois ans ferme. Soit une arrestation par semaine en moyenne.

Ivoire, hippopotame, perroquets… le tableau de chasse d’Ofir

Ce soir de juin où nous nous rencontrons, l’Israélien tient conseil par téléphone avec l’un de ses agents envoyé en reconnaissance dans la bourgade d’Abong-Mbang, à six heures de taxi brousse de la capitale Yaoundé.

Ce dernier y a repéré un important stock de viande de gorille -juin est le meilleur mois pour la chasse- et tente de se faire passer pour un client auprès des braconniers.

La nuit sera longue. Ofir fait les cent pas dans sa maisonnette de la banlieue populaire de Yaoundé et enchaîne les appels. Il doit faire parvenir à son agent 30 000 CFA (environ 45 euros) en guise d’acompte pour les braconniers.

Objectif : les mettre en confiance et les convaincre de venir à Yaoundé le lendemain à l’aube, avec les gorilles, pour y toucher leur solde. En réalité : leur tendre un piège à l’entrée de la ville, où la police viendra les arrêter en flagrant délit de trafic d’animaux protégés. Au-delà de l’arrestation, l’équipe s’occupera ensuite de tout le suivi aux niveaux judiciaire et médiatique. Une nécessité dans un pays où huit affaires sur dix font l’objet de tentatives de corruption.

« Le premier procès que nous avons déclenché en 2003 contre un vendeur de chimpanzé a ouvert un vrai débat, se souvient Ofir Drori. Depuis, dès qu’une information paraît dans la presse, la justice prend la chose très au sérieux ».

Le tableau de chasse de l’organisation est chaque année de plus en plus spectaculaire. Parmi les saisies récentes : un stock d »ivoire de 3,5 tonnes en partance pour la Chine ; un hippopotame vivant de 600 kg destiné au Pakistan ; plus de 1 000 perroquets gris (ceux qui parlent) promis au Bahreïn et au Koweït…

The Last Great Ape, modèle d’ONG « poids plume »

Baptisée The Last Great Ape (« Le Dernier grand singe »), l’organisation d’Ofir Drori constitue un exemple original de collaboration de terrain entre une micro-ONG et des autorités locales.

Elle ne dispose d’aucun véhicule propre, utilise les taxis brousse pour ses enquêtes, et fonctionne sur la base d’un groupe informel d »une douzaine d’activistes bénévoles, avec le soutien de donateurs tels que la Banque mondiale, le gouvernement américain, et des fondations de protection de la nature (Born free, Arcus, Pro Wildlife…).

Son directeur n’affiche lui-même qu’un salaire de 100 euros par mois, qu’il dit reverser en partie pour les besoins de ses opérations.

« Je vis simplement. Je lave mon linge à la main, je n’ai pas de Carte Bleue, pas de compte en banque et ne possède rien d’autre que ma guitare. »

L’exercice est des plus périlleux. Le jeune Israélien ne se déplace donc jamais sans sa bombe lacrymogène. Et lors des opérations, les policiers qui l’encadrent sont toujours armés.

« Les trafiquants que nous visons sont plus des hommes d’affaires que de simples braconniers, continue Ofir Drori.

Souvent, ils sont aussi dealers de drogue, possèdent plusieurs voitures et passent la moitié de leur vie en France. Certains sont même officiers de l’armée ou fonctionnaires du gouvernement.

Je ne compte plus le nombre de fois où nous avons reçu des menaces de mort. Car l’essentiel de notre travail consiste à combattre la corruption, et les officiels n’aiment pas ça ».

La cible : une chasse commerciale aux ramifications étendues

La filière à laquelle il s’attaque s’articule autour de trois principaux maillons :

Les animaux sont capturés en forêt par les braconniers, grâce notamment aux routes ouvertes par les exploitations forestières. « Avant l’arrivée des forestiers, la forêt était préservée par le simple fait qu’on ne pouvait pas pénétrer à l’intérieur pour y faire du commerce, rappelle Ofir Drori. Dès lors qu’un camion ouvre une route, on peut transporter un éléphant entier ».

Une partie des prises est consommée par les populations locales, notamment les employés des exploitations. Une autre est transportée par des intermédiaires à bord des bus, des grumiers ou des trains. Ces intermédiaires sont armés et bénéficient de nombreuses complicités, ce qui leur permet de franchir aisément les check-points à l’intérieur du pays.

La marchandise est récupérée par des revendeurs en ville, qui fournissent la clientèle locale (marchés, restaurants, particuliers) ou travaillent pour l’exportation.

La corruption du Cameroun aura-t-elle raison d’Ofir Drori ?

Ofir Drori a toujours été soutenu dans son action par le gouvernement camerounais, qui voyait en lui un moyen de redorer son blason au regard notamment d’une potentielle manne touristique.

Le vent est peut-être en train de tourner. En décembre 2007, Ofir Drori s’en est pris à un trafiquant influent un peu trop proche du pouvoir. Considéré comme le plus gros dealer de faune sauvage du pays, l’homme avait été arrêté à l’aéroport de Douala en possession de faux documents destinés à couvrir l’exportation de 720 perroquets, représentant une valeur de 750 000 euros.

Libéré au bout de quelques jours, il a décidé l’an dernier de porter plainte contre Drori lui-même, l’accusant de lui avoir volé ses perroquets.

Pour l’Israélien, le cas de corruption ne fait aucun doute. Le trafiquant a bénéficié de complicités au plus haut niveau du gouvernement, dans le but manifeste d’entraver l’action d’une ONG devenue gênante pour certains intérêts.

Malgré le soutien de plusieurs ambassades occidentales (Etats-Unis, Pays-Bas, Israel, Suisse, Canada, Grande-Bretagne), Ofir Drori et son ONG sont aujourd’hui sur la sellette. Son procès, toujours en cours, pourrait lui valoir son expulsion du pays.

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