Tunisie : boire ou croire sans modération

"Malgré le contexte difficile de la révolution, la consommation n’a pas fléchi." © Fethi Djebali
16 janvier 12 - Avec 13 litres par an et par personne, la Tunisie figure parmi les pays musulmans où l’on consomme le plus d’alcool. Mais depuis l’arrivée des islamistes au pouvoir, les clients et les gérants des bars vivent dans l’inquiétude de voir sa vente limitée.

Tunis, Fethi Djebali/InfoSud - Ambiance feutrée, décor flashy et musique alternant sans transition entre reggae et blues… Nous voici à « L’underground », le bar le plus couru de Tunis post révolution, qui réunit la fine crème de la capitale : artistes, journalistes, militants de gauche et hauts fonctionnaires. Comme chaque nuit, Mehrez, un habitué du lieu, prend acte de son manque de volonté devant la bière. « J’ai beau me répéter que je ne boirai que quelques gorgées, cela se termine toujours aux premières lueurs du jour ». Comme une bonne frange des Tunisiens…

A partir de 18 heures, ceux qui se dirigent vers la grande mosquée el Fateh du centre de Tunis ne sont guère plus nombreux que ceux qui s’engouffrent dans la cinquantaine de bars qui l’entourent. Et pour cause, avec 13 litres par personne et par an - contre 33 litres pour la France, trois fois plus peuplée -, les Tunisiens sont les champions musulmans de la bouteille. Pas moins de 8 millions d’hectolitres de bière et 24 millions de bouteilles de vins sont écoulés chaque année sur le marché local. A côté, les Algériens et les Marocains ne jouent que les challengers.

Une Celtia sinon rien

Pour comprendre l’amour des Tunisiens pour le vin, il faut remonter à l’époque romaine. Selon les historiens, Caton l’Ancien, en envoyant ses troupes détruire Carthage, avait donné l’ordre de lui ramener intacte un seul ouvrage de 18 tomes : un traité de viniculture écrit par un ingénieur agronome du nom de Magon. Quelques 3000 ans plus tard, le Magon reste le vin préféré des Tunisiens ; et le Vieux Magon le vin le plus exporté vers l’Europe. Samih Dardouri, œnologue des « Vignerons de Carthage », une coopérative qui réunit 1500 viticulteurs du pays, ne cache pas sa fierté devant la longue liste des distinctions internationales des vins tunisiens : plus d’une centaine de médailles d’or, d’argent et de bronze décrochées à des concours internationaux. « Malgré le contexte difficile de la révolution, la consommation n’a pas fléchi. Bien au contraire, nos ventes ont même augmenté », se réjouit cet épicurien.

Mais le breuvage favori reste la bière locale, la Celtia, brassée à Tunis depuis 1903. Depuis trois ans, deux marques internationales - Heineken et Beck’s - tentent de lui prendre des parts de marché, mais Celtia ne leur laisse que des miettes. Et pour cause : tellement ancrée dans la culture locale, la Celtia vous sera automatiquement servie si vous demandez « une bière » dans un bar. Sinon il vous faudra préciser.

Buveurs mais croyants

Pourtant, si au lendemain de la révolution l’amour des Tunisiens pour la bière ne s’est pas émoussé, les raisons de boire ont changé. « Avant on buvait pour noyer une certaine frustration, un profond malaise ; alors qu’aujourd’hui c’est pour fêter la révolution », assure Ramzi Slim, un comédien. Mais s’ils boivent sans modération, les Tunisiens restent fortement croyants. « Ça ne m’a pas empêché de voter pour Ennahda (le parti islamiste) aux dernières élections », confie Badra, barman de 45 ans, dont 15 passés derrière un comptoir.

Pour Lassad Goubantini, patron de l’Underground, « le parti islamiste n’est là que pour écrire la nouvelle Constitution ». Pour Chérifa, une cliente, « il y a certes une angoisse par rapport à un éventuel changement du visage tolérant du pays, mais ce serait plus difficile à faire qu’on ne le croit. En plus, si on ferme les bars, il faudra s’attendre à une seconde révolution : celle des zabrata (les buveurs) ». Comme beaucoup de femmes, elle n’a plus peur aujourd’hui de boire dans des lieux publics, chose rare sous l’ancien régime. Et d’ajouter, philosophe : « J’espère qu’on n’a pas fait cette révolution pour rien, et que ce qui s’est passé ne sera pas comme au lendemain d’une nuit bien arrosée, quand on se rend compte que rien dans nos vies n’a changé ».

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