Toni Morrison : romancière de la mémoire noire américaine

Toni Morrison est une voix qui compte aux Etats-Unis. Une icône courtisée. Photo : Timothy Grennfield-Sanders
20 octobre 11 - Honoris Causa : C’est une véritable légende américaine qui a reçu hier le doctorat honoris causa de l’université de Genève. Toni Morrison a été l’une des pionnières de la littérature noire militante. Portrait.

Fabrice Praz/Infosud - Une icône. Une icône aux dreadlocks couleur cendre qui consacre sa vie à transmettre la mémoire de la communauté afro-américaine. Une œuvre monumentale initiée durant les années 1950 et 1960. A cette période, les Etats-Unis sont secoués par une lame de fond : le mouvement pour les droits civiques est en train de balayer la ségrégation.

La romancière Toni Morrison assiste aux prémices de ce mouvement. Elle reste en retrait des manifestations. Elle observe et documente. « J’étais inquiète que ces événements tombent dans l’oubli. Il fallait préserver une mémoire écrite de cette période. » En 1964, elle entre dans la prestigieuse maison d’édition new-yorkaise Random House. Elle en profite pour publier des livres sur les figures de proue du mouvement qu’elle côtoie de près : George Jackson, écrivain et premier martyr des Black Panther, la militante révolutionnaire Angela Davis, ou encore le boxeur Muhammad Ali. « Dans chaque mouvement, il faut trouver sa place, être utile avec ce qu’on sait faire de mieux. Pour moi, c’était l’écriture », confie-t-elle modestement. Un demi-siècle plus tard – honorée d’un prix Pulitzer en 1988 et du Prix Nobel de littérature en 1993 –, c’est par l’écriture qu’elle continue de s’engager.

Aujourd’hui, à 80 ans, elle irradie. Toni Morrison est une voix qui compte aux Etats-Unis. Une icône courtisée. Barack Obama n’hésite pas à la solliciter en pleine élection présidentielle pour son soutien, sans succès. Clintonienne, elle préfère soutenir Hillary dans la course à l’investiture. Barack Obama lui semble trop jeune et pas suffisamment coriace. « La communauté noire vote démocrate, que ce soit une femme ou un Noir. Il fallait avant tout un président qui nous aide à oublier l’ère Bush. On avait besoin de quelqu’un de compétent et de solide. » Les semaines passent. Le sénateur de l’Illinois prend de l’assurance jusqu’à devenir à ses yeux un candidat crédible. « J’ai fini par lui adresser une lettre publique de soutien, non pas en raison de sa couleur, mais de sa sagesse et de sa finesse. » Depuis, la professeur de l’université de Princeton ne regrette pas son soutien. « Je pense que c’est de loin le meilleur président qu’on ait eu depuis très longtemps… et j’en ai connu beaucoup », confie-t-elle d’un ton badin.

Une société segmentée

L’élection de Barack Obama reste un moment intense et singulier pour la romancière. « D’habitude je ne suis pas une adepte des symboles patriotiques. Mais pour la première fois de ma vie, j’ai été assaillie par ce sentiment d’appartenance à une nation. Je me suis sentie très américaine, et fière. » Ces dernier mois, la popularité de Barack Obama est en baisse, mais Toni Morrison reste confiante pour sa réélection en 2012. « Sans aucun doute il sera réélu ! » Et cela, malgré les attaques en règle de l’opposition. « Un acharnement qui à mon avis n’est pas sans lien avec sa couleur de peau. »

Un symbole fort : le président a inauguré le 16 octobre dernier une statue géante du pasteur Martin Luther King à Washington [vidéo ci-dessus], cinquante ans après une marche pour les droits civiques qui avait réuni au même endroit 250’000 personnes. En un demi-siècle, les droits des Afro-Américains ont connu des avancées, mais les inégalités restent toutefois persistantes. Pour Toni Morrison, ce n’est pas le moment de baisser la garde. Les chiffres font froid dans le dos. Selon l’Association nationale pour la promotion des personnes de couleur (NAACP), les personnes noires sont trois fois plus frappées par le chômage que les Blancs. Dans certaines régions, 60% des jeunes Noirs abandonnent le système scolaire. Et les Blancs seraient en moyenne vingt fois plus riches que les Noirs. « Si le racisme n’était pas lucratif, il aurait déjà disparu. On a institutionnalisé la question raciale pour des raisons de profit et de pouvoir », s’emporte la Prix Nobel.

Depuis son premier livre en 1970 jusqu’à son dernier roman, Un Don, Toni Morrison creuse au plus profond de l’identité noire et de la relation complexe entre Noirs et Blancs. Un décryptage à fleur de peau. Toni Morrison, née Chloe Anthony Wofford, a grandi dans l’Ohio, dans le Middle West. Elle est deuxième des quatre enfants de George et Ramah Willis Wofford. Quelques années avant sa naissance, ses parents ont quitté le Sud pour échapper au racisme régnant. « Mon père avait une haine viscérale des Blancs, même s’il travaillait avec eux. Il ne les laissait pas rentrer chez lui. Avant de quitter l’Etat de Géorgie, alors qu’il était adolescent, il avait déjà vu des Afro-Américains se faire lyncher dans sa rue. »

Si les Etats-Unis restent hantés par leurs vieux démons raciaux, Toni Morrison est optimiste. Selon elle, les distinctions de races s’effacent peu à peu. « Toute une partie de la population américaine est réellement fatiguée avec cette notion de race. La jeune génération s’identifie à des musiciens ou à des artistes quelles que soient leur origines. »

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