Tchad : la Banque mondiale revoit sa copie

Emad Mekay - IPS
Les Occidentaux jouent la carte du président Idriss Deby.
9 mai 06 - WASHINGTON - Après avoir accusé le régime du président Deby (voir photo) de détourner les revenus pétroliers au profit d’achats d’armes, la Banque mondiale revoit sa copie en décidant de suspendre le gel des avoirs tchadiens.

A la fin du mois dernier, Paul Wolfowitz, président de la Banque mondiale, est revenu sur sa précédente décision de suspendre les décaissements de prêts au gouvernement, trois jours avant la date limite fixé par le Tchad pour le gel de ses exportations pétrolières.

La Banque mondiale a déclaré qu’elle était parvenue à un accord provisoire avec le régime du président Idriss Deby qui permettrait la reprise des décaissements de certains prêts afin de financer l’éducation, la santé et des programmes de lutte contre le sida ainsi que l’agriculture, l’électricité, l’eau et les infrastructures.

En annonçant la décision, Wolfowitz a cité de ’’sérieux écarts’’ dans la réalisation des besoins urgents et de la gestion des ressources.

La Banque mondiale a été contrainte de revenir sur sa position, comme faisant partie d’un effort concerté de l’Occident pour soutenir le gouvernement tchadien confronté à mouvement rebelle croissant soutenu par le régime de Khartoum.

Le Soudan a préféré privilégié la Chine, plutôt que des sociétés occidentales, dans l’exploitation de ses champs pétrolifère. Et l’instauration d’un régime à la soudanaise au Tchad mettrait en péril le fonctionnement de l’oléoduc Tchad-Cameroun. Et pénaliserait les investissements des firmes occidentales dans ce pays.

Autrement dit, un changement de régime pourrait conduire à la perte de l’accès au pétrole tchadien, malgré sa quantité infime, avec en toile de fond un resserrement du marché pétrolier et des prix à la hausse.

"Le président Deby tient la Banque mondiale à sa merci", explique Daphne Wysham, chargé de cours dans un institut d’études politiques de Washington.

"Ce sont les Tchadiens qui décident maintenant. Etant donné la volatilité des prix du pétrole, nous sommes beaucoup plus vulnérables aux perturbations de fourniture pour lesquelles Deby a menacé", poursuit la politologue.

D’autres cartes en mains

Le Tchad est devenu un pays producteur de pétrole en 2003 et exporte maintenant une petite quantité de 180.000 à 200.000 barils par jour.

"Même si cette production pétrolière ne représente pas grand chose, le président tchadien est capable d’user de son influence pour obtenir l’attention des dirigeants du monde", conclue Wysham.

Le Tchad a d’autres cartes en mains pour faire pression sur la Banque mondiale, gros investisseur dans des industries du pétrole, du gaz et de l’exploitation minière. Ce pays devrait produire davantage de pétrole au fur et à mesure des forages du géant ExxonMobil.

Le développement pétrolier Tchad-Cameroun et le projet de pipeline constituent le plus gros projet d’investissement privé en Afrique. Ces perspectives ont brisé les dernières réticences des capitales occidentales à soutenir le régime de Idriss Deby.

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Le Tchad exporte environ 200.000 barils par jour.

Perdre un tel potentiel est une affaire risquée à l’heure actuelle. A la mi-avril, des rebelles ont lancé une attaque osée contre la capitale, N’Djamena, capitale du Tchad,. Ils sont arrivés à quelques kilomètres du parlement et du palais présidentiel.

D’aucuns pensent que les raisons évoquées par la Banque mondiale pour suspendre les prêts en faveur du Tchad et le gel de ses revenus pétroliers n’ont pas en fait changé.

"La crise politico-militaire au Tchad aujourd’hui est beaucoup plus grave qu’en janvier. Ce qui augmente la probabilité de voir l’argent du pétrole utilisé pour des armes", indique un communiqué du Centre d’information de la Banque, un groupe basé à Washington qui suit de près les activités de la Banque mondiale. En réalité, rien ne garantit que les recettes pétrolières seront utilisées au profit des pauvres.

"Il n’y a absolument aucune indication du moindre changement au Tchad", déclare Korinna Horta, économiste principale à ’Environmental Defence’ et observatrice avertie de la politique tchadienne.

En termes de corruption, le Tchad est toujours en tête de l’indice annuel des gouvernements les plus corrompus au monde de Transparency International.

Le message politique dans le changement de position de la Banque mondiale peut être discerné à partir des empressements de la France et des Etats-Unis à soutenir le régime en place.

La tentative de coup d’Etat contre le régime de Deby, le 13 avril dernier aurait été contrecarrée par 1.300 soldats français stationnés dans le pays. La France craint de voir le pouvoir changer au profit de rebelles soutenus par le Soudan.

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