Sortir de l’enfer somalien

Photo : UNHCR
12 août 11 - Dobley, une petite ville somalienne à seulement 1,5 km de la frontière avec le Kenya. C’est la dernière escale pour des milliers de Somaliens fuyant la famine. Prochaine étape : les camps de réfugiés de Dadaab.

Dobley, Azad Essa / InfoSud-IPS - Un camion oscille doucement sur une piste de poussière. Des sacs en pailles rouges, des vêtements et des bouteilles vides jaunes attachés à l’arrière du véhicule se balancent. Dessous, des visages pensifs pointent. Finalement, le poids lourd finit son périple à l’ombre d’un énorme acacia.

A l’intérieur, la cargaison se compose d’êtres humains qui espèrent fuir la famine qui frappe la Somalie pour les camps de réfugiés de Dadaab, dans le nord-est du Kenya. Mais c’est seulement une fois que le conducteur bondit de son habitacle et ouvre le loquet de la porte arrière que l’on découvre la masse imposante d’individus qui s’y trouvent. « Il y a une quarantaine de familles dans le camion », conte le conducteur. C’est au moins 40 adultes et près de 70 enfants - principalement des nourrissons - qui se déversent du véhicule. Ils semblent terrifiés et épuisés.

Bienvenue à Dobley, une petite ville à 1,5 kilomètres à l’intérieur de la Somalie où des milliers de Somaliens font leur dernière escale avant de quitter leur pays pour devenir des réfugiés de l’autre côté de la frontière au Kenya. Ce camion, arrêté sous un acacia, fait partie des 15 ou 20 poids lourds qui arrivent quotidiennement en ville. A Dobley, les familles se reposent à mi-chemin de leur périple, avant de trouver un moyen pour atteindre l’un des camps de Dadaab. Construits en 1991 pour accueillir 90’000 personnes fuyant la guerre en Somalie, les trois camps qui composent le complexe de Dadaab abritent aujourd’hui près plus de 380’000 personnes. On estime qu’entre 40’000 et 60’000 individus vivent en dehors des limites du complexe - au-delà de la portée et du contrôle de l’ONU.

10$ le périple

« Ils sont désespérés, affamés et veulent fuir la Somalie pour le Kenya, alors je les ai amenés ici », confie le conducteur, qui souhaite rester anonyme par crainte de représailles de la milice al-Shabab. Le groupe armé, qui tente de renverser le gouvernement fédéral de transition de Somalie (TFG), décourage les gens de quitter le pays selon plusieurs témoignages. Le chauffeur facture chaque adulte 10 dollars pour les 400 km de voyage depuis la province de Bualaay : 23 heures sans arrêt. C’est son sixième trajet depuis 4 mois. « La route est accidentée. Les personnes sont affamées, elles sont facilement malades et vomissent. Le chemin est très pénible », ajoute-t-il. 
Medinah Abdi a 24 ans. Le jour avant de monter dans le camion, elle a donné naissance à son premier enfant. Une fois descendue du véhicule, elle s’allonge sous l’acacia, puis allaite son enfant silencieusement en lui caressant le visage.

A côté d’elle, Burwaqo Norwo, 25 ans, mère de six enfants semble plus agitée que la jeune maman. « Nous avons rien mangé les deux jours avant de monter dans le camion », confie-t-elle. « Et une fois que le périple a commencé, c’était très dur. Nous étions entassé les uns sur les autres, l’odeur était insupportable…il y avait tellement d’enfants, d’urines, de vomissements, et tout le monde avait tellement faim… le voyage était infernal. » Hussain Mohamed Ibrahim faisait aussi partie de ce voyage. L’homme de 56 ans est venu avec ses deux femmes et ses neuf enfants. La sécheresse lui a pris tout son bétails, une quarantaine de vaches. Il n’avait pas d’autre choix que de fuir. Il a vendu son seul chameau pour payer le voyage. Après 23 heures de route, il est tout simplement content d’être dehors du camion.

Stigmates de la guerre

« Il y a juste trop de monde qui afflue ici de tout le sud de la Somalie… nous essayons de leur apporter de la sécurité et de partager avec eux le peu que nous avons », explique Adnan dahir Hassen. Pour le représentant du gouvernement de Dobley, c’est douloureux de voir tous ces Somaliens fuir le pays, mais les empêcher serait inhumain. « Ces gens ont besoin de nourriture, d’eau et de médicaments, mais nous n’en avons pas beaucoup…quand ils auront plus de force, ils voyageront pendant des jours pour Dadaab… et nous ne les arrêterons pas », ajoute-t-il. Et il a raison, la ville n’est pas en état pour décourager les Somaliens de passer la frontière – c’est le désordre qui règne.

Dobley avec ses 15’000 habitants reste sous la vigilance des soldats de la TFG qui ont repris le contrôle de la ville à la milice al-Shabab il y a seulement trois mois. L’hôpital - où la milice avait posé une fois son camp de base - ressemble à une zone de combat. Les murs sont perforés de balles. Plusieurs bâtiments administratifs dans la banlieue ont perdu une partie de leur toit et des trous gigantesques les ponctuent. Les restes de la guerre ont à peine disparus des rues poussiéreuses autour du marché : des machines calcinées se cachent derrière des arbustes, les ordures sont éparpillées sur l’herbe sèche. La ville subit actuellement la sécheresse tout comme le reste de la Somalie, mais la tension supplémentaire d’être une ville-frontière met une pression énorme sur ses autorités. A Liboi, la ville frontière du côté kenyan c’est le même sentiment.

Ceux qui atteignent Dadaab sont, malgré le traumatisme de leur voyage et les files sans fin pour s’enregistrer, les plus chanceux. Norwo, la maman de six enfants, et Ibrahim, le père de neuf enfants ne mettent pas trop d’espoir dans le plus grand camp de réfugiés au monde. « Nous sommes tellement affamés, désespérés et pauvres, et nous n’avons aucune idée sur ce qui nous attend…notre problème c’est la faim et notre meilleure chance d’y remédier est ce camp de réfugiés », confie Norwo. Bien que le complexe de Dadaab soit chaotique et bondé, si Norwo et Ibrahim arrivent à y amener leur famille à temps, leurs enfants souffrant de malnutrition pourront recevoir une assistance médicale. Malgré les risques du trajet, ils auront pu les empêcher de mourir de faim.

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