Russie : opposants assignés à résidence

12 février 13

Lire l’article d’Emmanuel Grynszpan sur LeTemps.ch

"Le leader de l’aile gauche, Sergueï Oudaltsov, ne peut plus quitter son domicile sans autorisation. La figure de proue de l’aile libérale, Alexeï Navalny, risque de subir le même sort. Le Kremlin teste prudemment un nouveau moyen de pression dans l’espoir de ne pas réveiller la colère de la rue

Le Kremlin a franchi une étape décisive dans son entreprise de neutralisation de l’opposition. En assignant samedi à résidence le leader du Front de gauche, Sergueï Oudaltsov, c’est la première fois, depuis le début des manifestations massives de décembre 2011, qu’il met en pratique sa menace de séquestrer durablement un leader de l’opposition. Jusqu’au 6 avril prochain, il est interdit à Sergueï Oudaltsov de quitter son appartement moscovite sans permission. Il lui est formellement interdit de communiquer avec quiconque, à l’exception de sa famille, ses avocats et les enquêteurs. Un tribunal de la capitale a pris cette décision dans le cadre d’une enquête sur l’organisation de troubles à l’ordre public, lors d’une manifestation anti-Poutine qui s’est déroulée le 6 mai 2012, jour de la cérémonie marquant le retour au Kremlin de Vladimir Poutine pour un troisième mandat.

Sergueï Oudaltsov a estimé, samedi, que l’assignation à résidence était une mesure destinée à mettre un terme à son activité politique. Orateur charismatique et populaire parmi les opposants de gauche, il a reconnu, cependant, que le mouvement de protestation a fortement perdu en capacité de mobilisation, raison pour laquelle le Kremlin ne craint plus de l’arrêter. Il a prévenu que, si les activistes ne relancent pas le mouvement, les arrestations vont se poursuivre, toucher son alter ego du flanc libéral, Alexeï Navalny. Ce dernier a déjà été convoqué plusieurs fois par la police, et fait l’objet de poursuites judiciaires dans trois affaires distinctes.

Les télévisions et les médias sous le contrôle du Kremlin se déchaînent en calomnies contre les deux opposants, accusés d’être des marionnettes de l’étranger, des affairistes, voire de mauvais maris, dans le cas de Sergueï Oudaltsov. Le quotidien Izvestia a publié un entretien avec une femme prétendant être la maîtresse de l’opposant. La juge l’ayant assigné à résidence a affirmé qu’il se disputait souvent avec son épouse, laquelle aurait décidé de fuir en Ukraine avec leurs enfants. Une remarque immédiatement raillée par Mme Oudaltsova, présente dans la salle d’audition.

Proche du Kremlin, le politologue Evgueni Mintchenko défend la neutralisation du leader du Front de gauche. « Les autorités ont des raisons de penser qu’il cherche à fuir. Je ne vois pas de raisons politiques à ces mesures, car Oudaltsov n’est pas populaire du tout. Il ne présente pas de danger pour le Kremlin. » L’expert récuse l’idée d’une vague de répression contre les leaders de l’opposition. « Navalny ne sera pas arrêté, car son activisme arrange un certain nombre de personnes au Kremlin. Il existe une certaine forme de co­opération informelle entre Navalny et le pouvoir. Les affaires montées contre lui sont surtout là pour lui donner une légitimité », explique Evgueni Mintchenko, qui affirme que Sergueï Oudaltsov va probablement « finir aussi par co­opérer avec le pouvoir ».

Deux activistes du Front de gauche sont emprisonnés depuis octobre dernier pour l’affaire des violences de la manifestation du 6 mai 2012. L’un deux, Leonid Razvozjaev, affirme avoir été arrêté dans des circonstances rocambolesques en Ukraine, alors qu’il faisait une demande d’asile politique. Il aurait été kidnappé par les services secrets russes, transféré en Russie en avion, puis torturé psychologiquement jusqu’à la signature d’aveux mensongers. Les autorités russes affirment qu’il est revenu de son propre chef en Russie, en taxi, un mode de transport extrêmement onéreux et peu crédible.

Les ONG de défense des droits de l’homme s’accordent à dire que les manifestants du 6 mai 2012 sont victimes de répression politique et que les accusations sont fabriquées. « Ce sont des méthodes de la Tchéka [premier nom de la police politique bolchevique, devenu générique et recouvrant le NKVD, le KGB et l’actuel FSB] », estime le politologue Dmitri Orechkine. « Staline faisait de même durant les purges : il commençait par faire arrêter des sous-fifres, puis montait progressivement les échelons jusqu’au ministre. Les arrestations ont d’abord concerné l’entourage d’Oudaltsov, avant de monter jusqu’à lui. Le Kremlin teste jusqu’où il peut aller sans faire trop de bruit. »

De fait, seule la presse indépendante et Internet évoquent les arrestations. Les chancelleries occidentales restent silencieuses « parce que les activistes gauchistes sont très remuants et dérangent partout », remarque Dmitri Orechkine, qui précise qu’il ne partage du tout leurs idées. Les libéraux conservent pour l’instant leur liberté, mais devant l’indifférence générale envers les arrestations, le Kremlin pourrait bien être tenté de continuer son entreprise de neutralisation des voix critiques."

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