Roumanie : les anciens tortionnaires livrés à la vindicte populaire

Alexandru Visinescu, ancien chef du pénitencier de Râmnicu Sarat (DR)
15 août 13 - Pour faire pression sur la justice roumaine, les cas de responsables de la répression politique du régime communiste sont médiatisés.

Bucarest, Mihaela Carbunaru/InfoSud - Afin d’accélérer les procédures, l’Institut roumain d’investigation des crimes du communisme (IICCMER) rend publics les cas d’anciens tortionnaires du régime communiste qu’elle a identifiés, via un partenariat avec un média de grande audience, lançant une véritable chasse aux sorcières. Une vidéo publiée sur le site internet de Gândul – journal en ligne très populaire en Roumanie – montre un vieillard souriant qui rentre du marché, un sac à la main. Il salue une petite fille et sa mère qu’il croise sur le trottoir avant d’arriver à la porte de son immeuble, au centre de Bucarest. Le journaliste aborde le vieillard et lui demande une interview. Il refuse et rentre chez lui.

Ce vieil homme à l’air tranquille s’appelle Alexandru Visinescu. Il a 88 ans. Dans les années 1950, il a dirigé l’une des prisons les plus répressives du régime communiste roumain (1948-1989). Il est aussi le premier individu contre lequel l’IICCMER a déposé une plainte pénale pour « assassinats particulièrement graves ». Mais le chemin à parcourir reste long avant qu’un procès ne soit mis en place. Depuis la chute du dictateur Nicolae Ceausescu, en 1989, aucun des anciens dirigeants du système répressif communiste n’a été condamné. Le plus souvent, la prescription des crimes empêche toute démarche judiciaire.

Toutefois, la modification récente du code pénal pourrait changer la donne, mais rien n’est moins sûr. Et c’est bien pour cela que le jeune directeur de l’IICCMER, Andrei Muraru, a choisi de conclure un partenariat avec un média de large audience. « L’institut a été créé pour identifier les crimes et les abus perpétrés sous le régime communiste et les faire connaître. C’est ce que nous faisons en les médiatisant, explique-t-il. Nous espérons aussi que cela fasse pression sur la justice pour accélérer les procédures. »

La prison du silence

Au sortir de la Seconde Guerre mondiale, le régime communiste roumain, épaulé par les Soviétiques, a débuté une répression féroce visant à anéantir l’ancienne élite politique et les intellectuels du pays. Des prisons d’une cruauté inimaginable voient le jour dans tout le pays. Plus de 100’000 personnes y meurent. Dans le pénitencier de Râmnicu Sarat, dirigé alors par Alexandru Visinescu, on interdit aux prisonniers de parler. « Certains survivants m’ont dit qu’en sortant de la prison ils ont dû réapprendre à parler, explique l’historien Marius Oprea. L’un d’entre eux m’a dit qu’il ne savait plus le nom de sa fille qui avait 2 ans quand il a été enfermé, ni même celui de sa femme, ou même ce que le mot femme voulait dire ! »

Au total, l’IICCMER a retrouvé 35 anciens responsables de centre de détention et de camp de travail. Âgés aujourd’hui entre 81 ans et 99 ans, ils sont soupçonnés d’avoir commis des crimes politiques Dans les semaines à venir, et au fur et à mesure de l’avancée judiciaire des dossiers, le profil de chacun d’entre eux va être détaillé et accompagné d’une vidéo sur la page internet de Gândul. Une rubrique spéciale est même en cours de création « Cela devait arriver car nous sommes obligés d’assumer notre histoire », justifie Attila Biro, le journaliste qui a filmé Alexandru Visinescu. « Mais il faut le faire sans passion. Nous, nous avons simple ment présenté les faits. Ce qui s’est passé ensuite tient du sensationnalisme. »

Emballement médiatique

Car – et c’était prévisible – une horde de caméras de télévision est venue attendre Alexandru Visinescu devant chez lui au lendemain de la diffusion de la vidéo. « Je ne suis pas responsable, j’ai rempli une fonction », a-t-il argué avant de perdre patience et d’insulter les journalistes. « Toc, toc, tortionnaire, tu es à la maison ? Les morts ne te laisseront pas », peut-on aujourd’hui lire en grosses lettres sur la façade de l’immeuble où habite le vieil homme. Un autre anonyme est venu placarder un écriteau où l’on peut lire : « Ici habite Alexandru Visinescu, le chef du pénitencier de Râmnicu Sarat (…) responsable de la torture et de la mort de centaines de détenus politiques. »

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