Rires, larmes et youyous : la Tunisie tient son Printemps arabe

La joie des parlementaires tunisiennes après l’adoption, tard dimanche soir, de la nouvelle Constitution. © DR
27 janvier 14 - La Tunisie libre ! Et après ? Analyse du journaliste professionnel Thierry Brésillon, qui décrypte la transformation de la Tunisie post-dictature sur son blog pour Rue89.

Sur l’écran où s’affichent les votes à la Constituante, les points verts (pour) s’allument. De plus en plus nombreux. Avant même l’annonce du résultat, l’évidence s’impose : c’est un raz-de-marée ! La majorité des deux tiers des membres est largement dépassée. Les applaudissements et les sifflets fusent : 200 pour, 12 contre et 2 abstentions. Un score inespéré.

Le long discours chargé d’émotion prononcé par le président de l’Assemblée entre la fin de lecture du texte et le vote a probablement eu raison des réticences des derniers sceptiques.

L’hymne national retentit. Des tribunes, où se massent plus de spectateurs qu’il n’y a de députés dans l’Hémicycle, des jeunes lancent des chansons de stade.

La IIe République est née

La Constitution qui fonde la IIe République tunisienne est née, portée par un consensus que les divisions idéologiques et l’âpreté des débats ne laissaient pas présager. Les députés tombent dans les bras des uns et des autres. Les larmes coulent. Les adversaires politiques, qui ne se sont pas ménagés pendant deux ans, s’embrassent. Même les deux élus les plus diamétralement opposés, Habib Ellouze, l’un des radicaux d’Ennahdha, et Mongi Rahoui, d’extrême gauche, se saluent chaleureusement !

Pendant plus d’une heure, députés, militants, observateurs des ONG (et même journalistes) ont prolongé cette fusion émotionnelle dans le hall de l’Assemblée, transcendant les clivages politiques. Salma Baccar, députée du parti El Massar (l’un des plus éloignés des islamistes), danse et lance des youyous avec ses collègues d’Ennahdha.

Les députés islamistes, inquiets jusqu’à la dernière journée de voir le processus politique interrompu, et d’être évincés de la vie politique sur le mode égyptien, n’en reviennent pas d’être allés au bout du processus. Le complexe hérité de l’exclusion sociale radicale imposée par la répression à l’époque de Ben Ali (en plus de l’emprisonnement et de la torture) semble s’éloigner un peu plus. Ils ne cessent de célébrer « l’unité du peuple tunisien ».

De son côté, l’opposition se réjouit des avancées obtenues depuis la version initiale du texte présentée le 1er juin : la notion d’islam religion d’Etat écartée, les droits acquis des femmes confirmés, l’indépendance de la justice renforcée, la liberté de conscience reconnue, les limitations aux libertés réduites…

Le spectre du scénario égyptien conjuré

Mehrezia Laabidi (Ennahdha), vice-présidente de l’Assemblée, exulte :

« Avec cette constitution, la Tunisie démontre qu’il existe une autre voix entre la dictature et le chaos. C’est la liberté ! »

Une slogan monte :

« Plus de peur, plus de terreur, c’est la Constitution du peuple ! »

Un contrepoint heureux à l’évolution tragique de la révolution égyptienne. En dépit des réserves que les uns et les autres peuvent avoir sur le texte, de la déconnexion entre le microcosme politique et une partie de la société, le spectacle de communion offert par les députés démontre que que les différends idéologiques peuvent cohabiter dans un même cadre politique.

Tous les scénarios catastrophes, redoutés depuis un an, ont été conjurés. Les menaces d’échec du processus de transition après les assassinat de Chokri Belaid le 6 février 2013 et de Mohamed Brahmi le 25 juillet, la déligitimation de facto de la Constituante par la mobilisation de l’opposition au Bardo cet été, la contestation de plus en plus menaçante de syndicats de police, puis le risque d’échec du Dialogue nationale, notamment le 14 décembre dernier, semblaient ouvrir la voie à une forme de restauration et à une reprise en main autoritaire.

Un nouveau Premier ministre

Finalement, le choix, accepté le 14 décembre, de Mehdi Jomaa comme Premier ministre par la majorité des forces politiques a relancé la transition. Un ultime suspens samedi soir a fait craindre un nouvel échec du processus : au terme d’un bras de fer, le nouveau Premier ministre a pu imposer à l’opposition le maintien de l’actuel ministre de l’Intérieur, Lotfi Ben Jeddou, et Ennahdha et ses alliés, le relèvement de la majorité nécessaire à la censure du gouvernement et à la destitution des ministres.

Après un report de 24 heures, Mehdi Jomaa a annoncé son nouveau gouvernement juste avant le début du vote de la Constitution. La transition tunisienne continue et entre dans un nouvelle phase.

Pour l’heure, l’ambiance est la communion. Même si la suite s’annonce sans pitié dans la perspective des élections, le souvenir de cette nuit d’émotion partagée, inimaginable avant 2011, devrait laisser une empreinte dans les esprits.

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