ONG, ton univers impitoyable

Simon Petite
28 juin 06 - GENEVE - La semaine dernière, Genève a été propulsée au rang de capitale des droits humains. Une capitale au sein de laquelle les organisations non-gouvernementales (ONG) comptent bien avoir leur mot à dire. Mais derrière les étendards qu’elles brandissent - défense des libertés, justice sociale - se cachent des réalités parfois moins reluisantes.

Combien de personnes travaillent dans les ONG à Genève ? L’Office cantonal de la statistiques ne dispose pas de données complètes. Tout ce que l’on sait c’est qu’en 2004 les dix plus grandes ONG comptaient au total 3100 collaborateurs.

Mais la majorité des ONG n’ont pas plus d’une dizaine de collaborateurs. Un monde bien plus précaire, où la concurrence fait rage pour obtenir des financements, qui, contrairement au nombre d’ONG, ont tendance à diminuer.

Les syndicats genevois reçoivent « régulièrement » des employés de ce secteur très spécifique. Signe des temps, le Syndicat interprofessionnel de travailleuses et travailleurs (SIT) vient de publier une brochure à leur intention. A Unia, une secrétaire syndicale s’occupe des fondations, des associations et des ONG depuis plusieurs années.

« Une énorme chance »

« C’est une énorme chance de pouvoir travailler dans un milieu conforme à ses valeurs. On peut réellement s’investir dans son travail », commente Christina Stoll, co-secrétaire générale du SIT. « Mais le fait d’œuvrer pour une noble cause ne dispense pas d’avoir un règlement clair des rapports de travail. Jusqu’où va l’engagement militant ? Qui tranche en dernier recours ?… »

« Quand on défend des valeurs humanistes à l’extérieur, il est pénible de se sentir en contradiction avec ce qui se passe à l’intérieur de l’organisation », continue Laetitia Magnin, secrétaire syndicale à Unia.

Ces problématiques se retrouvent dans tout le milieu associatif. Mais, dans les ONG, des employés viennent spécialement de l’étranger pour occuper un poste à Genève. Ils connaissent peu la législation locale et partant leurs droits. Et s’ils perdent leur emploi, ils auront de la peine à renouveler leur permis de séjour.

Pas facile, dans ces conditions, de se montrer revendicatif. Surtout que les salariés côtoient très souvent des stagiaires non-rémunérés. Ils auraient donc tort de se plaindre…

« Les plus violents »

Il y a un autre facteur, qui tient à la nature même des ONG. « Je n’ai jamais vu de conflits aussi violents que dans les ONG », témoigne Christina Stoll. « Ce n’est pas évident d’intervenir dans ce milieu. On est parfois très surpris », renchérit Laetitia Magnin.

Ces dernières années, à Genève, deux conflits sont sortis dans la presse. En juillet 2004, la moitié des employés de la réputée Organisation mondiale contre la torture (OMCT) fait grève pour réclamer la réintégration de deux de leurs collègues licenciés, selon les dissidents, « par rétorsion ».

Les grévistes demandaient aussi une médiation et une plus grande transparence dans la gestion de l’organisation. Accusés par la direction de vouloir déstabiliser l’ONG, les protestataires démissionneront en bloc et le conflit finira aux Prud’hommes (lire ci-dessous).

Deux ans plus tôt, une crise similaire avait secoué le Service international pour les droits de l’homme. Cette fois, elle avait abouti à un changement à la tête de l’organisation.

Les deux fois, Christina Stoll s’est retrouvée persona non grata. « C’est très rare qu’on refuse de nous recevoir », relève la syndicaliste. « J’ai eu l’impression qu’ils étaient très vexés qu’on puisse attaquer une ONG, considérée par nature comme juste.

Ils le vivaient comme une remise en cause fondamentale, alors qu’il ne s’agissait que d’un conflit de travail comme un autre », se rappelle Christina Stoll.

Conflit de loyauté

Tous les litiges ne finissent pas dans les médias ou devant les tribunaux. Bien au contraire. « Il est beaucoup plus facile de mettre en cause un employeur comme l’UBS, explique Laetitia Magnin.

Même si on se retrouve en conflit avec son ONG, on partage toujours ses valeurs. » Les salariés répugnent souvent à laver leur linge sale en public, afin de ne pas trop porter atteinte à l’image de l’ONG.

Sinon cette dernière risquerait aussi de perdre des financements cruciaux. « Je ressens cette attitude chez les employés d’une ONG basée à Genève et actuellement en conflit avec sa direction », révèle Laetitia Magnin, sans en dire davantage.

Le dilemme est de taille. « Comment revendiquer des améliorations des conditions de travail, alors que sur le terrain, les gens meurent de faim », expose Christina Stoll. « Il faut arrêter avec cette mentalité de sacrifice.

Commençons par être professionnels en respectant les droits du personnel autant que les droits humains. Or, la politique des deux poids, deux mesures peut prêter le flancà la critique », plaide un membre d’une ONG, qui a préféré garder l’anonymat.

Contre-offensive

Les ONG sont devenues des acteurs incontournables de la scène internationale. Des chouchous des médias capables d’influencer bien des décisions. Les Etats l’ont vite compris. Certains d’entre eux ont monté leurs propres ONG -les GONGO’s (Governemental NGO’s) - afin de contrebalancer les critiques à leur égard.

D’autres s’interrogent : Quelle est la représentativité des ONG ? Quelle est leur légitimité, alors qu’elles ne sont élues par personne ? Des questions pertinentes mais non-dénuées d’arrières pensées selon qui les pose. L’American Entreprise Institute, organisme proche des Républicains, a ainsi créé un site pour « observer » les ONG.

Charte de responsabilité

Un tel contexte a convaincu les directions de onze ONG actives dans les secteurs des droits humains, de l’environnement et du développement social d’adopter, le 6 juin dernier, une Charte de responsabilité.

Une première. Le document insiste sur l’indépendance, l’efficacité des programmes, la non-discrimination, la transparence ou la collecte éthique de fonds. Les signataires s’engagent évidemment à respecter dans leur fonctionnement les principes universels de la Déclaration des droits de l’homme. Pour que les cordonniers ne soient pas les plus mal chaussés.

1. ActionAid International, Amnesty International, CIVICUS World Alliance for Citizen Participation, Consumers International, Greenpeace, Oxfam, Save the Children Alliance, Survival International, la Fédération internationale Terre des Hommes, Transparency International et World YWCA.

Cet article a été publié le 24 juin 2006 dans le quotidien genevois Le Courrier.

http://www.lecourrier.ch

Un licenciement immédiat injustifié

Un seul employé de l’OMCT est allé jusqu’aux Prud’hommes. Monsieur M. avait été licencié avec effet immédiat le 25 juin 2004, alors qu’il était en vacances. Il s’agissait d’un des employés en conflit avec la direction, concernant en particulier la transparence de la gestion financière de l’OMCT à l’égard des donateurs.

Pour sa part, la direction reprochait à son collaborateur de ne pas avoir rendu un rapport d’activités, un document indispensable, selon elle, pour obtenir le renouvellement d’un financement venant du Gouvernement des Pays-Bas. Le 28 février 2006, le Tribunal des prud’hommes a considéré que le licenciement immédiat était injustifié. Selon les juges, la direction de l’OMCT n’a pas été assez claire sur le délai de la reddition du rapport.

D’autre part, « il s’est écoulé plus de vingt jours entre l’erreur reprochée à l’employé et la date du licenciement immédiat. Il s’agit d’un temps relativement long, trop long ».

Si Monsieur M. a obtenu des indemnités pour son licenciement et les vacances qu’il n’avait pas prises (près de 40 000 francs au total), il a été débouté concernant ses autres demandes. Le tribunal n’a en effet pas reconnu de tort moral. Il a également rejeté les prétentions de l’OMCT qui réclamait 50 000 francs de dommages et intérêts, sa réputation ayant souffert de toute cette affaire.

Monsieur M. réclamait le paiement d’heures supplémentaires. Là aussi, il n’a pas obtenu gain de cause. Pour l’OMCT, le tribunal a rejeté « la majorité des demandes » de son ancien collaborateur. « Le jugement nous est favorable, voilà pourquoi nous n’avons pas fait appel », explique Eric Sottas, le directeur de l’OMCT.

Suite à cette affaire, l’OMCT a commandé un audit à PriceWaterhouseCoopers, qui ne constatait « pas d’irrégularités » dans les comptes de l’OMCT. La société suggérait toutefois « d’améliorer la présentation de la comptabilité ».

A noter qu’après le dépôt de la demande aux Prud’hommes, l’OMCT avait déposé plainte pénale pour diffamation et calomnie contre Monsieur M. ainsi que les six autres dissidents. Une plainte classée par le procureur général. SPE

Voir en ligne: NGOWatch
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