Non, décidément, les pays du BRICS ne s’emboîtent pas

Joseph Nye, professeur à Harvard et observateur de longue date des mutations géopolitiques. (DR)
15 avril 13 - Joseph Nye, professeur à Harvard et observateur de longue date des mutations géopolitiques, ne croit pas plus qu’il y a trois ans à l’émergence d’une entité nouvelle formée par les pays du BRICS – Russie, Chine, Inde, Brésil et Afrique du Sud (© Project Syndicate)

Par Joseph Nye - Le nouveau président chinois, Xi Jinping, a choisi le mois dernier de se rendre à Moscou pour sa première visite à l’étranger. Il y a annoncé conjointement avec le président russe Vladimir Poutine une série d’accords. Il s’est rendu ensuite à Durban, en Afrique du Sud, dans le cadre du cinquième sommet des BRICS. Là il s’est joint aux dirigeants de l’Inde, du Brésil, et de l’Afrique du Sud pour annoncer la création d’une nouvelle banque de développement en mesure d’atténuer la suprématie de la Banque mondiale et du Fonds monétaire international. Les cinq discours des dirigeants ont mentionné l’évolution de l’équilibre mondial et le président chinois Xi a même déclaré que « le potentiel de développement des pays du BRICS est infini ».

Tout semble indiquer que les pays du BRICS – acronyme qui désigne donc le Brésil, la Russie, l’Inde, la Chine et l’Afrique du Sud – arrivent finalement à maturité. Il y a trois ans, je faisais partie des sceptiques à l’égard des pays du BRIC. Et je le suis encore, malgré le succès apparent du récent sommet.

Il y a presque douze ans, Jim O’Neill, à l’époque économiste en chef de Goldman Sachs, a consacré le terme « BRIC » pour décrire les « marchés émergents » du Brésil, de la Russie, de l’Inde et de la Chine. De 2000 à 2008, la part de ces quatre pays dans la production mondiale s’est fortement accrue, de 16% à 22% (en termes de parité du pouvoir d’achat) et leurs économies ont eu de meilleurs résultats en moyenne pendant la récession mondiale subséquente.

Dans les milieux financiers, ces résultats méritaient qu’on forge un nouvel acronyme accrocheur. C’est alors qu’une chose étrange s’est produite : la création des analystes financiers est devenue réalité. En 2009, les quatre pays se sont réunis pour la première fois en Russie dans le but d’établir une entité politique internationale. L’Afrique du Sud a rallié les rangs du bloc à la fin de 2010 à des fins politiques. Comme O’Neill a récemment déclaré au quotidien China Daily, « l’Afrique du Sud a beaucoup de chance de faire partie du groupe, car, économiquement, elle a un poids bien moins important que les autres pays ». De plus, sa performance économique est peu convaincante, présentant l’an dernier une croissance limitée à 2,3%.

En fait, même si les pays du BRICS peuvent aider à coordonner certaines stratégies diplomatiques, le terme englobe des pays plus que disparates. Non seulement l’Afrique du Sud y fait figure de naine, mais l’économie de la Chine y est plus grande que toutes celles des autres membres réunis. L’Inde, le Brésil et l’Afrique du Sud sont des démocraties qui se réunissent à l’occasion dans un autre forum qu’ils nomment la trilatérale « IBSA ». Enfin, même si les Etats autocratiques de la Russie et de la Chine se plaisent à narguer diplomatiquement les Américains, tous deux ont des relations différentes, mais vitales avec les Etats-Unis. Les deux nations se sont employées à rendre vains les efforts de l’Inde, du Brésil et de l’Afrique du Sud pour devenir membres permanents du Conseil de sécurité des Nations unies.

Comme je l’écrivais il y a trois ans, sur le plan analytique, il est peu logique de mettre la Russie, l’ancienne grande puissance, dans le même panier que des économies en développement. Les exportations de la Russie sont peu diversifiées, le pays est confronté à de graves problèmes de démographie et de santé publique. Selon les dires de l’ex-président Dmitri Medvedev, la Russie « a grand besoin de modernisation ». Peu de choses ont changé depuis le retour de Poutine à la présidence l’an dernier. Même si la croissance économique du pays a pu s’appuyer sur la forte hausse des prix du pétrole et du gaz au cours de la dernière décennie, d’autres secteurs concurrentiels ne sont toujours pas au rendez-vous alors qu’il se trouve maintenant devant la perspective d’une baisse des prix de l’énergie. L’objectif du pays de maintenir une croissance annuelle de 5% ne sera pas facile à atteindre, car son économie est restée relativement stagnante l’an dernier.

Si les ressources énergétiques de la Russie semblent être en déclin, celles du Brésil brillent davantage, surtout lorsque l’on considère son territoire presque trois fois plus grand que celui de l’Inde, un taux d’alphabétisation de 90% et un revenu par habitant du triple de celui de l’Inde (et environ du double de celui de la Chine). Pourtant, depuis les trois années de mon analyse précédente, les résultats économiques du Brésil ont fait faux bond : la croissance économique annuelle est passée de 7,5% en 2010 à 1% l’année dernière, avec un taux attendu de 3,5% en 2013.

Comme le Brésil, l’Inde a connu une poussée de croissance de sa production après avoir libéralisé son économie dans les années 1990 ; en fait, il y a déjà quelques années, la croissance du PIB frôlait les taux connus par la Chine. Or, cette année, la croissance au ralenti de la production ne devrait pas dépasser 5,9%. A moins d’améliorer ses infrastructures et son taux d’alphabétisation (particulièrement auprès des femmes), il est peu probable que l’Inde rattrape la Chine.

Est-il alors nécessaire de prendre la zone BRICS actuelle plus au sérieux que celle d’il y a trois ans ?

Fait révélateur, la réunion de Durban n’a pas réussi à dégager la structure détaillée de la nouvelle banque de développement projetée, ce qui laisse penser que peu de progrès ont été accomplis au cours de l’année après la dernière conférence des pays du BRICS à New Delhi, où le projet avait été annoncé. En réalité, en dépit de des engagements à lancer des « négociations officielles » pour fonder la banque, des différends sur la taille et la répartition du capital de la banque n’ont pas encore été réglés.

Le manque d’unité est symptomatique des incompatibilités fondamentales entre les membres de la zone BRICS. Sur le plan politique, la Chine, l’Inde et la Russie se disputent l’influence en Asie. Et, sur le plan économique, le Brésil, l’Inde et l’Afrique du Sud s’inquiètent des conséquences de la sous-évaluation de la monnaie chinoise sur leurs économies.

Il y a trois ans, j’écrivais que « le bloc du BRIC ne formerait probablement pas une coalition politique d’Etats soudés par une même perspective ».

La toute dernière assemblée des BRICS ne m’a donné aucune raison de revoir ma position.

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