Menace de « libanisation » du conflit syrien

"Il faut penser aux conséquences de l’usage de la force [en Syrie] , que ce soit une intervention directe ou une aide militaire aux rebelles. » Marcelo Kohen, Professeur de droit à l’Institut de hautes études internationales et du développement.
11 juin 12 - Au fil des mois, les puissances du Moyen-Orient s’immiscent toujours plus dans la crise syrienne, comme au Liban il y a 30 ans. La communauté internationale est toujours divisée et impuissante. Mais la dynamique créée par le plan Annan peut encore réserver des surprises.

Frédéric Burnand/swissinfo.ch - Le massacre de Houla (près de Homs) le montre une nouvelle fois, les violences dont la Syrie est le théâtre sont toujours essentiellement le fait d’un régime et de ses milices réprimant un soulèvement populaire et une opposition mal armée. Et ce alors que Bachar el-Assad répète depuis le début du soulèvement que la Syrie est victime de groupes terroristes stipendiés par l’étranger.

Reste que ce conflit sanglant entre un peuple et son tyran n’échappe pas aux interférences des pays de la région. C’est du moins l’avis d’Yves Besson, diplomate suisse au Liban et dans le monde arabe de 1971 à 1982 et toujours impliqué comme universitaire dans la région.

Yves Besson relève les similitudes entre la guerre civile libanaise (1975-1990) et celle qui se développe en Syrie : « Comme le Liban a été le champ de bataille d’un conflit inter-arabe, la Syrie devient le théâtre d’un jeu régional plus large. »

« De multiples indices laissent penser que l’islamisme radical soutenu en sous-main par l’Arabie cherche l’affrontement, la guerre civile. En face, nous trouvons, également en Syrie, des Gardiens de la révolution iraniens avec cette base arrière qu’est devenu l’Irak. »

Dans les coulisses de la crise syrienne, se joue donc aussi une partie du bras de fer qui oppose d’un côté l’Iran, la Syrie et leur obligé libanais, le Hezbollah aux monarchies du Golfe menées par le Qatar et l’Arabie saoudite.

Sunnites v/s chiites

« Beaucoup d’observateurs se refusent à reconnaitre l’importance de la dimension religieuse dans les tensions proche-orientales. Or, l’opposition entre chiites et sunnites n’a pas disparu avec les soulèvements populaires dans le monde arabe, même si elle est le plus souvent sous-jacente. La répression du soulèvement majoritairement chiite au Bahreïn est à ce titre très claire », relève encore Yves Besson.

De fait, le renversement de Saddam Hussein en Irak par Washington et Londres a eu comme conséquence d’accélérer la montée en puissance de l’Iran chiite voisin, réanimant les craintes des monarchies sunnites du Moyen-Orient. Des tensions qui se cristallisent aujourd’hui avec la volonté de Téhéran de se doter des moyens de fabriquer la bombe atomique.

Le devenir du régime el-Assad - constitué pour l’essentiel de la communauté chiite des alaouites – va donc peser sur l’équilibre régional entre chiites et sunnites.

Yves Besson rappelle que la plupart des villes insurgées et violemment réprimées par Damas sont à majorité sunnites, avant de souligner : « Les minorités en Syrie ont tout à redouter de cet affrontement entre sunnites et chiites. Les arméniens du nord, par exemple, ont très peur d’un nouvel exil.

Les plus exposés sont les chrétiens, protégés du régime el-Assad, mais privés de soutien extérieur. Beaucoup de chrétiens d’Irak se sont d’ailleurs réfugiés dans la banlieue de Damas, depuis la chute de Saddam Hussein. »

Pacifier ou amplifier la guerre civile

Une intervention militaire internationale contre le régime el-Assad – une option évoquée avec insistance ces derniers jours – risque donc d’entrainer toute la région dans une spirale de violence aux conséquences imprévisibles.

C’est en tout cas la crainte de Marcelo Kohen, de l’Institut de hautes études internationales et du développement.

« Face aux atrocités commises par le régime syrien, il est très facile de dire – les opinions publiques sont prêtes à cela – utilisons la force. Mais il faut penser aux conséquences de l’usage de la force, que ce soit une intervention directe ou une aide militaire aux rebelles. »

« Depuis la fin de la guerre froide, une culture de la force s’est instaurée sur le plan international. Or, le constat est désormais établi (Irak, Afghanistan, Lybie) que le recours aux armes ne règle pas tous les problèmes, tant s’en faut », constate le professeur.

La responsabilité de protéger

Les partisans de l’option militaire invoquent la « responsabilité de protéger », un principe adopté par l’ONU en 2005 pour permettre à la communauté internationale d’intervenir en cas de génocide et de crimes contre l’humanité.

« La responsabilité de protéger a suscité des espoirs démesurés, explique Marcelo Kohen. Pourtant ce principe n’a pas apporté d’éléments nouveaux sur l’usage de la force prévu par la Charte des Nations unies (chapitre VII). »

Reste donc l’option diplomatique et le plan de paix en 6 points de Kofi Annan, l’ancien secrétaire général de l’ONU. Une initiative enterrée par nombre d’observateurs, vu son non-respect par Damas.

Pour Yves Besson, il a pourtant le mérite d’exister : « Diplomatiquement, politiquement, il est utile. C’est la seule concession faite par le régime el-Assad, même s’il savait très bien qu’il avait les moyens de le rendre inopérant. La communauté internationale ne va pas y mettre un terme, même si personne ne se fait d’illusion sur son efficacité. Car autour de ce plan, il est possible de bâtir autre chose. »

Une alternative à la guerre

Un point de vue que rejoint Marcelo Kohen : « Cette crise peut aussi permettre à la communauté internationale de trouver des formules innovantes pour régler les conflits à l’intérieur des Etats autrement que par la force.

Les outils à disposition des Nations unies (sanctions, mission d’observation, justice internationale) sont en train d’être appliqués. Il est trop tôt pour en tirer le bilan. Il s’agit pour la communauté internationale d’apprendre à mieux articuler l’ensemble de ces outils. L’espoir, c’est d’obtenir plus de résultats et à moindre coût y compris en vie humaines et en destructions que l’usage de la force. »

Quoi qu’il en soit, l’attitude de la Russie - l’allié stratégique de Damas - s’avère déterminante. C’est en tous cas la conviction d’Yves Besson : « La clé est à Moscou, nulle part ailleurs. Ce que Washington ne veut pas reconnaitre. Tout ce déploiement d’apitoiement humanitaire masque un jeu parfaitement cynique de rapport de force qui opposent les Occidentaux aux Russes et aux Chinois. »

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