Lisa Bosia, la pasionaria tessinoise des réfugiés

Durant ces trois derniers mois (avril-juin 2014), le nombre de demandes d’asile en Suisse a augmenté de 10% par rapport au premier trimestre de l’année, atteignant 5384 requêtes. DR
18 août 14 - Lisa Bosia, opératrice sociale à Chiasso (Tessin), ne compte ni ses heures ni son enthousiasme. Son réseau de soutien en faveur des réfugiés syriens qui arrivent d’Italie à la frontière suisse lance un pont avec les bénévoles qui œuvrent à Milan et en Sicile. Portrait.

Gemma d’Urso/swissinfo.ch - Une chaude après-midi ensoleillée au bar de la plage de Melano, sur la rive sud du lac de Lugano. Lisa arrive sur la terrasse, un livre sous le bras. C’est « Mamadou va a morire », du journaliste italien Gabriele del Grande. Mamadou qui va au-devant de la mort lorsqu’il s’embarque sur un rafiot pour traverser ce bras de Méditerranée qui sépare les côtes africaines de la Sicile. Mamadou qui pourrait être un des désespérés que Lisa Bosia s’est donné pour vocation d’aider.

Energique, infatigable, solaire, Lisa vit à fond son engagement envers les requérants, les réfugiés, tous ces « damnés de la terre » qui se pressent à la frontière de Chiasso. Ceci dans un canton où les populistes de la Lega représentent le deuxième parti et où 68% des votants ont dit oui le 9 février dernier à la limitation de l’immigration voulue par les conservateurs de l’UDC.

La fibre sociale

Depuis 2000, Lisa travaille à mi-temps comme opératrice sociale à l’OSEO (Œuvre suisse d’entraide ouvrière). Son parcours de vie est insolite : « Je suis née dans le Val di Blenio [nord du Tessin] d’un père tessinois vétérinaire et d’une mère italienne, enseignante et très peu conventionnelle. Lorsque j’étais toute petite mes parents ont divorcé et ma mère m’a emmenée avec elle à Cesenatico sur la riviera romagnole où sa famille avait un cottage au bord de la mer. J’ai donc grandi et ai suivi toutes mes classes en Italie ce qui a fait de moi une Tessinoise atypique, à la double nationalité », précise-t-elle en riant.

Son engagement social remonte à loin et lui vient de sa mère : « chez nous il y avait toujours une place à table aussi bien pour le vendeur maghrébin de tapis que pour la famille marocaine qui avait reçu l’ordre de quitter le pays et que nous avions hébergée clandestinement. La maman était enceinte et le couple avait une fille de mon âge à laquelle je donnais des leçons d’italien » se souvient Lisa. Au fil des ans, cette famille a fini par obtenir l’autorisation de séjour, puis la nationalité italienne et a toujours gardé le contact avec Lisa.

Premières armes

Lorsqu’elle a dix-huit ans Lisa perd sa mère prématurément. Un an plus tard elle rejoint son père au Tessin où elle se diplôme comme éducatrice et assistante sociale à la Supsi (Ecole universitaire professionnelle de la Suisse italienne) de Lugano. « J’ai d’abord travaillé dans un foyer pour handicapés avant de m’occuper de requérants d’asile mineurs non accompagnés » explique Lisa. « Dès mon entrée à l’OSEO où j’étais chargée de surveiller que les auditions des requérants d’asile au Centre d’enregistrement se déroulent correctement, tout un univers s’est ouvert à moi. J’ai été confrontée aux arrivées massives d’Africains, j’ai découvert d’autres réalités comme celles de la guerre au Niger, des conflits en Angola et Sierra Leone ou des luttes fratricides entre Somaliens et Erythréens. »

Lisa est mariée à Tarek, un ex-réfugié irakien qui avait fui la guerre du Golfe et avec lequel elle a un fils de 18 ans. Avant l’arrivée en masse des réfugiés syriens, l’éducatrice tessinoise avait déjà été confrontée aux premiers exodes des Erythréens. « En 2007, nous avons accueilli chez nous une jeune Erythréenne qui travaillait au service de la famille royale saoudienne où elle était traitée en esclave. Lors d’un séjour à Genève, elle était parvenue à s’enfuir et à demander l’asile politique au centre de Vallorbe avant d’être envoyée à Chiasso. Nous l’avons aidée jusqu’au moment où elle a été attribuée au canton de Zurich où elle a pu rester et où elle a fondé sa famille » se souvient-elle.

Réseau de soutien pour les Syriens

Aujourd’hui l’engagement de Lisa est surtout consacré aux Syriens. Grâce à la mobilisation de volontaires de toute la Suisse italienne, un réseau de soutien a été créé il y a environ une année. « Il fallait aider toutes ces familles qui de Homs se rendaient en Libye pour s’embarquer vers la Sicile et de là rejoindre la frontière suisse puis, si possible, le nord de l’Europe. Nous intervenons lors de l’étape à Milan où de nombreux réfugiés sont installés provisoirement dans un des dix centres de la ville. Certains d’entre eux veulent rejoindre la Suisse où ils ont de la famille dans la communauté syro-araméenne qui y est bien implantée, notamment au Tessin mais la majorité désire poursuivre son voyage vers l’Allemagne et la Suède, des pays qui ont largement ouvert leurs frontières et où les conditions sociales d’accueil sont favorables », explique Lisa.

Le réseau a ainsi organisé des transports de vivres et de vêtements vers la capitale lombarde, envoyé des fonds à qui opère en Sicile pour l’accueil des réfugiés à Catane et, depuis environ trois semaines finance la recharge des cartes téléphoniques des appareils mobiles de personnes qui ont pris la mer. « Des appels à l’aide peuvent être ainsi lancés, depuis des embarcations à la dérive vers le numéro de Nawal Soufi, une jeune Marocaine de Catane qui accueille les réfugiés à leur arrivée en Sicile qui alerte la Garde côtière et permet ainsi de sauver des vies » précise Lisa.

Tragédies et happy ends

Le quotidien de Lisa témoigne d’histoires tristes, souvent tragiques, mais dont quelques-unes finissent bien. Celle de la maman érythréenne et de ses deux fillettes qui attendent depuis deux ans dans un ancien centre vétuste de la Croix-Rouge à Cadro au-dessus de Lugano que les autorités entrent en matière sur son cas ; celle de ce papa syrien arrivé à Chiasso de Sicile avec trois enfants en bas âge et qui attend que sa femme et une autre fillette qui étaient restées bloquées en Libye puissent enfin le rejoindre d’Italie où elles viennent d’arriver ; mais aussi celle de ce couple septuagénaire de Syriens araméens, de leurs enfants et petits-enfants qui tous ont pu rejoindre le Tessin et s’y installer grâce à l’appui de leur diaspora.

« Les Syriens » conclut Lisa Bosia, « sont des personnes reconnaissantes et dignes qui arrivent chez nous en sachant que très certainement elles ne rentreront jamais dans leur pays. Pour éviter les tragédies de la mer nous devrions pouvoir disposer de ‘couloirs humanitaires’ qui des camps de réfugiés d’Afrique canaliseraient les exodes vers le nord de l’Europe. Mais l’UE refuse de les organiser. Les requérants devraient pouvoir bénéficier de la directive communautaire numéro 55 de 2001 qui prévoit la liberté de mouvement sur tout le territoire européen comme l’a demandé la Charte de Lampedusa. »

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