Les universités tunisiennes, une première épreuve pour l’Assemblée constituante

Omezzine Khélifa, ingénieure en informatique et militante tunisienne. Image : Google+
27 janvier 12 - "Les incidents récents dans les universités, qui montrent le désir de certains d’exprimer des idéologies extrêmes, menacent déjà l’équilibre entre les libertés individuelles et le règlement institutionnel."

Tunis, Omezzine Khélifa*/CGNews – Le 28 novembre 2011, le doyen de la Faculté des Lettres, des Arts et des Humanités (FLAH) de l’Université de la Manouba à refusé de céder aux pressions exercées par un groupe de manifestants qui a eu recours à la violence pour exiger que les jeunes femmes soient autorisées à porter le niqab – ou voile – à l’intérieur de l’université. Face à ce refus, les manifestants ont posé des barricades devant les salles pour empêcher les cours d’avoir lieu. Parents, étudiants et professeurs se sont empressés d’exprimer leur désaccord et soutenir le règlement de l’institution.

Le maintien de la neutralité dans les institutions publiques, le respect de leurs règlements, la protection des libertés individuelles… Autant de sujets qui se sont trouvés au cœur du débat pendant les derniers mois. La fin de l’ancien régime politique et la transition qui s’en est suivie ont favorisé une plus grande tolérance et un débat public de plus grande envergure sur des questions-clés, telle que la protection des droits et des libertés de tous les Tunisiens – y compris des minorités. Les 217 députés de l’Assemblée constituante récemment élue, chargés de rédiger une nouvelle Constitution dans les semaines à venir, doivent collaborer afin de poser les bases d’une démocratie tunisienne.

Toutefois, l’Assemblée constituante se heurte déjà à des obstacles majeurs, dont un petit groupe qui utilise la violence pour imposer aux institutions académiques sa vision de la société, à savoir le port du voile obligatoire par les professeures, le droit de porter la niqab sur le campus par les étudiantes et même la séparation des hommes et des femmes.

Ces conflits pourraient bien être perçus comme le résultat d’un affrontement entre deux extrêmes : les Tunisiens qui exigent des politiques enracinées dans l’Islam, et ceux qui demandent l’exclusion de toute religion de la sphère publique. Cette dernière idée suppose la séparation entre l’Etat et la religion, ainsi que l’interdiction d’habits et symboles religieux dans les lieux publics. Pourtant, la réalité est bien plus complexe. En effet, cette polarisation ne reflète pas la société tunisienne telle qu’elle est réellement. Les Tunisiens sont majoritairement musulmans, mais n’adhèrent ni à l’un ni à l’autre des extrêmes. Certains pratiquent l’Islam, d’autres moins, d’autres pas du tout.

Nombreux se déclarent musulmans, mais avancent que leur relation avec Dieu est une affaire personnelle, ou encore qu’ils n’ont pas besoin qu’on leur dicte comment pratiquer leur religion. On pourrait y voir de la laïcité. Or, il s’agit en réalité d’une caractéristique de l’Islam en Tunisie : un Islam ouvert et tolérant qui permet à chacun de pratiquer sa religion comme bon lui semble.

Le 10 décembre 2011, l’Assemblé constituante a adopté une législation concernant les procédures et les régulations pour les pouvoirs exécutif, législatif et judiciaire, dans l’attente que la nouvelle Constitution soit rédigée et que les nouvelles institutions soient effectives. Or, les incidents récents dans les universités, qui montrent le désir de certains d’exprimer des idéologies extrêmes, menacent déjà l’équilibre entre les libertés individuelles et le règlement institutionnel.

Les universités tunisiennes veillent à assurer l’égalité ; tous les étudiants y ont accès indépendamment de leur religion ou de la manière dont ils la pratiquent. Actuellement, les jeunes femmes sont autorisées à porter le niqab dans la rue, mais elles doivent révéler leur identité lorsqu’elles entrent en cours. Cette pratique favorise la communication entre professeurs et étudiants et permet les échanges pédagogiques nécessaires à une éducation interactive.

Il est vrai que les citoyens doivent pouvoir manifester sans crainte, afin que chacun puisse s’exprimer librement en cas de violation des droits. Mais la Tunisie a connu suffisamment de violences entre les manifestants et les forces de l’ordre. Chaque parti doit donc veiller à trouver un moyen de transmettre son message à l’Assemblé constituante sans faire appel à la violence.

De nouveaux articles, des pétitions, des flash mobs et des films incitant à une prise de conscience et à un débat sont susceptibles de permettre un dialogue et une meilleure compréhension des différences – tout en respectant le règlement et les droits des institutions. Pour sa part, l’Assemblée doit trouver l’équilibre parmi les exigences de d’un électorat hétérogène, afin de poser le fondement d’une nouvelle Tunisie démocratique.


*Omezzine Khélifa est ingénieure en informatique et télécommunications et militante. Elle comptait parmi les candidats pour l’Assemblée constituante en représentant le parti Ettakatol, un parti social-démocrate de centre gauche.

Article rédigé pour le Service de presse de Common ground (CGNews).
Source : Service de presse de Common ground (CGNews), 20 janvier 2012.
www.commongroundnews.org

Pour lire d’autres articles sur un des thèmes abordés ici, utiliser la fonction «  recherche avancée »
Chartes  |  Qui sommes-nous ?  |  Impressum  |  contact
Palais des Nations, Bureau S-84  |  Avenue de la Paix 8-14  |  CH-1211 Genève 10  |  T: +41 22 917 29 30  
réalisé par vocables.com avec Spip
sommaire le temps L´Orient-Le Jour Geopolitis swissinfo LE COURRIER rue 89 Slate Afrique ipsnews