Les nippones prises au piège de la pauvreté


DR
6 octobre 14 - Les femmes constituent désormais la majorité des pauvres et des vieux au Japon. Une tendance d’autant plus alarmante que l’absence d’emploi stable les rend plus vulnérables aux violences domestiques et au harcèlement professionnel.

Tokyo, Suvendrini Kakuchi, Tokyo / InfoSud-IPS - A 54 ans, Marlyn Maeda voit son rêve de retraite sereine et auto-financée partir en fumée. « Je cumule quatre emplois, mais j’arrive à peine à survivre », explique cette habitante de Tokyo, au Japon. Après avoir écrit des articles pour la presse locale, répondu au téléphone dans un centre d’appels, vendu des produits cosmétiques et travaillé de nuit dans un bar , elle gagne péniblement 1’600 dollars (1500 francs suisses) par mois.

Au pays du Soleil-Levant, plus de 16% de la population vivait en-dessous du seuil de pauvreté en 2013. Soit environ 20 millions de personnes qui subsistent avec moins de 10’000 dollars par an, selon les standards nippons. Certes, Marlyn Maeda se place légèrement au-dessus de cette limite, mais ses revenus couvrent à peine ses besoins les plus élémentaires. Après avoir payé son loyer, ses impôts et l’assurance maladie, elle doit souvent emprunter de l’argent à ses parents pour boucler ses fins de mois.

En ce sens, elle représente également une nouvelle tendance alarmante : l’augmentation de la pauvreté chez les femmes, qui constituent désormais la majorité des pauvres et des vieux au Japon, la troisième plus grande économie du monde mais aussi la société qui connaît le taux de vieillissment le plus élevé (près de 3 Japonais sur 10 ont plus de 55 ans, ndlr).

« Womenomics »

Une fracture sociale que le Premier ministre Shinzo Abe affirme vouloir endiguer. Début 2014, son gouvernement a introduit un ensemble de réformes importantes pour favoriser l’autonomisation des femmes et leur participation à l’économie nippone. Mais ces mesures ont été accueillies avec scepticisme par les experts et les défenseurs de l’égalité des genres, qui estiment trop nombreux les obstacles sociaux-économiques auxquels les femmes sont confrontés.

Surnommé « Womenomics » -car dans la lignée des réformes économiques initiées par Shinzo Abe et baptisées « Abenomics »-, ces mesures doivent déboucher sur un changement en profondeur de l’intégration des femmes dans le monde du travail. Et ce en suivant des principes éprouvés dans d’autres pays : à travail égal salaire égal à celui d’un homme -« Au Japon, une femme gagne 30% de moins qu’un homme », selon Shinzo Abe-, des congés parentaux de longue durée, et un accès facilité à des promotions.

Etant donné que 60% des salariées quittent leur emploi lorsqu’elles fondent une famille, Shinzo Abe a promis de s’attaquer aux obstacles-clés à leur maintien dans la vie active. D’ici 2020, quelque 20’000 places en crèche doivent être créées, et 300’000 élèves seront accueillis en garderie après l’école. L’un des objectifs chiffrés vise également à augmenter de 30% le nombre de femmes-cadres sur la même période.

Insécurité de l’emploi

Mais pour des experts comme Hiroko Inokuma, une chercheuse spécialisée sur les difficultés auxquelles sont confrontées les mères qui travaillent, le « défi est de taille ». Surtout en raison de « l’insécurité croissante en matière d’emploi, qui reste l’un des premiers facteurs de pauvreté chez les femmes."

Le tableau est sombre : 1 Japonaise sur 3, âgée de 20 à 64 ans, vit seule et sous le seuil de pauvreté, selon l’Institut national de recherche sur la population et la sécurité sociale (NIPSSR), un groupe de réflexion basé à Tokyo. Près de 11% des femmes mariées sont dans la précarité, surtout des veuves. Et la moitié des divorcées demeurent dans le besoin.

Une paupérisation qui touche d’ailleurs l’ensemble de la société. Le Japon enregistre des niveaux de pauvreté record, du jamais-vu depuis plusieurs décennies selon le ministère de la Santé et de la Protection sociale. En 2010, près de 20 millions de citoyens ont bénéficié des aides gouvernementales.

Réformes illusoires

Akiko Suzuki, de l’organisation Inclusive Net qui vient en aide aux sans-abris, en est persuadée : « Après des années de travail avec des personnes à faible revenu, l’explosion de la pauvreté chez les femmes est liée à l’augmentation du nombre d’emplois à temps partiel. » Dans ce contexte, de nombreux Japonais estiment que les mesures prises par Shinzo Abe sont illusoires. « Beaucoup de femmes sont désespérés, ajoute Akiko Suzuki. D’autant que sans emploi stable, elles sont plus vulnérables face aux violences familiales ou au harcèlement professionnel ».

Pour Aya Abe, une chercheuse du NIPSSR, la pauvreté chez les femmes a toujours été un problème, en raison d’une société patriarcale qui les a maintenues dans un rôle secondaire. « Pendant des décennies, les Nippones s’en sortaient sur le plan financier, car leurs maris gagnaient bien leur vie ou parce qu’elles vivaient chez leurs parents. Leur récent appauvrissement peut aussi être lié à la baisse observée des mariages chez les femmes.”

Alors que le débat politique agite le pays, des centaines de milliers de Japonaises n’ont plus vraiment d’espoir dans un avenir meilleur. Un pessimisme qui n’est pas contredit par des experts comme Akiko Suzuki : « Une population de plus en plus vieillissante, conjugée à des emplois précaires en hausse, permettent d’affirmer que la féminisation de la pauvreté s’installe durablement. »

Pour lire d’autres articles sur un des thèmes abordés ici, utiliser la fonction «  recherche avancée »
Chartes  |  Qui sommes-nous ?  |  Impressum  |  contact
Palais des Nations, Bureau S-84  |  Avenue de la Paix 8-14  |  CH-1211 Genève 10  |  T: +41 22 917 29 30  
réalisé par vocables.com avec Spip
sommaire le temps L´Orient-Le Jour Geopolitis swissinfo LE COURRIER rue 89 Slate Afrique ipsnews