Les grands-mères solaires du Burkina Faso

Les grands-mères formées en Inde ont à leur tour enseigné la technologie à quatre villageoises burkinabées. Photo : CL/Infosud
12 mai 14 - Six femmes burkinabées, analphabètes, ont été formées en Inde pour électrifier leurs villages. A leur tour, elles enseignent les techniques de l’énergie solaire.

Barkperena, Caroline Lefebvre/InfoSud - Sali chausse ses lunettes et extrait un fusible d’un boîtier. Elle vérifie la batterie reliée au panneau sur le toit de tôle. Des fils pendent dans tous les sens. Elle tance le chef de famille : « Si vous continuez ces branchements sauvages de portables, la batterie qui est prévue pour durer quinze ans n’en fera pas trois. » A Barkerena, village de 1500 habitants disséminés des deux côtés du « goudron », dans le sud-ouest du Burkina Faso, l’électricité n’est plus un rêve lointain. Depuis deux ans, 100 panneaux photovoltaïques y éclairent autant de foyers. Grâce à Sali Youl, 44 ans, veuve et mère de six enfants.

L’histoire ressemble à un pari fou. En 2010, six femmes de diverses régions du pays partent six mois en Inde pour être formées à l’ingénierie solaire. Analphabètes, elles ont été désignées par leur village pour rejoindre au Rajasthan le Barefoot College (« le collège aux pieds nus »), qui a déjà formé des centaines de femmes selon un principe : placer des technologies entre les mains des populations pauvres pour leur en garantir l’accès. Les candidates doivent avoir plus de 40 ans, âge auquel on reste en général attaché à son village.

« Personne n’y croyait », sourit Rosalie Congo, l’opiniâtre initiatrice du projet, coordinatrice au Burkina du FEM/ONG, une émanation sur le terrain du Fonds pour l’environnement mondial. Pourtant, le 13 septembre 2010, les six « grand-mères » décollent, seules, pour New Delhi. Terrorisées. A l’arrivée, l’une d’elles se perd dans l’aéroport, une autre tombe dans les escalators. Sali en rit, aujourd’hui.

Soixante élèves

Les débuts au Barefoot College sont rudes. « On ne comprenait rien. On était sûres de revenir bredouilles », raconte Tinga, la doyenne de l’équipe, 51 ans à l’époque. Mais elles progressent vite, par l’observation, l’apprentissage des formes, des couleurs, dans un anglais approximatif. Avec soixante élèves venues de Jordanie, du Kenya ou du Guatemala, elles montent des circuits électroniques, soudent des diodes, fabriquent des cellules.

Leur retour en mars 2011 est digne d’un chef d’Etat : l’aéroport de Ouagadougou est noir de monde, le premier ministre les reçoit. Deux ans plus tard, chacune a installé 100 unités solaires dans son village. Sali en a même monté 200, car deux membres du groupe sont décédées.

L’équipement, construit au Barefoot College, est financé par le FEM/ONG mais chaque foyer doit verser 180 000 francs CFA (334 fr.) sur trois ans pour la maintenance et le renouvellement. « C’est plus avantageux que les 7000 francs par mois dépensés en moyenne en piles ou en pétrole », note Rosalie Congo. Chaque panneau alimente deux ampoules, une lampe portative et un chargeur de portables.

Avant, la vie à Barkperena s’arrêtait vers 18 heures, à la tombée de la nuit. Il fallait aller à Gaoua, à 12 kilomètres, pour charger les portables. Aujourd’hui, des boutiques ont ouvert. Les enfants se regroupent le soir dans les cours éclairées pour faire leurs devoirs. Les femmes n’ont plus besoin de bois ou de brindilles pour s’éclairer.

Nouvelles techniciennes

Sali se déplace pour les rares pannes, vérifie les installations. Elle continue à fabriquer la bière locale et le beurre de karité, car les versements des familles, qui devaient lui assurer un salaire, sont aléatoires. Pourtant, sa vie a changé : « Quand je passe, les gens disent : c’est celle qui est allée au pays des Blancs. Je suis fière que ce travail soit celui des femmes. » Quand Sali est partie en Inde, les hommes pensaient qu’elle échouerait. « A son retour, ils n’en revenaient pas, s’amuse Dieme, l’une de ses trois assistantes. Nous prouvons que nous pouvons faire aussi bien que les hommes, et même mieux. »

En mars, les « grand-mères solaires » ont formé quatre nouvelles techniciennes, qui équiperont leurs villages, sur les fonds de l’Etat. En attendant la création, en bonne voie, d’une antenne du Barefoot College au Burkina, réservée bien sûr aux femmes illettrées. Celles qui, selon les pionnières, « écoutent avec les oreilles, regardent avec les yeux, retiennent avec la tête et s’engagent avec le cœur ».

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