Les enfants du Burkina Faso emportés par la ruée vers l’or

Enfant orpailleur descendant dans une mine d’or au Burkina Faso (photos © Caroline Lefebvre)
16 septembre 13 - Alors que le métal précieux est devenu le premier produit d’exportation du pays, ils seraient 700’000, âgés de 5 à 18 ans, à travailler sur les sites d’extraction informels, selon l’Unicef. Reportage à Nobsin, où l’ONG Terre des hommes tente de les arracher à la mine pour les rescolariser.

Zorgho (Burkina Faso), Caroline Lefebvre/InfoSud - A la force des bras, Karim s’extirpe du boyau étroit, creusé à la verticale sur 20 mètres de profondeur, sans étais ni échelle. Couvert de poussière jusqu’au bout de ses pieds nus, liquéfié par quatre heures de coups de pioche à 50° C, il esquisse un sourire épuisé. Une fois de plus, il a échappé à l’engloutissement.

Karim a 17 ans ; voilà trois ans qu’il « descend dans le trou » deux fois par jour sauf le vendredi, jour de malheur selon une vieille superstition chez les orpailleurs. Une jeunesse piégée au fond de cette oubliette exigüe, à genoux pour creuser la roche, dans l’espoir fou de découvrir un jour le filon qui fera sa fortune, et pas seulement ces quelques poussières d’or glanées parmi des centaines de kilos de minerai arrachés au sous-sol. Karim rêve d’avoir une grande maison, une grande famille, des enfants qui iront à l’école. Lui n’y est jamais allé. Il était berger non loin du site d’orpaillage de Nobsin, dans la région de Zorgho, à une centaine de kilomètres à l’est de Ouagadougou. Pour quelques billets de plus, il a quitté sa famille et son troupeau. Las, en trois ans, il a gagné 500’000 francs CFA, moins que le revenu moyen au Burkina Faso, pourtant l’un des plus bas du monde (un euro par jour environ).

La mine d’or artisanale de Nobsin existe depuis vingt-sept ans, avec l’autorisation du gouvernement. Il y a quelques semaines encore, ce village de petites cahutes en seko (paille tressée) et bâches plastique était habité par 20’000 personnes, venues de la région ou de plus loin, parfois des pays voisins, comme le Mali. Beaucoup sont repartis, attirés par d’autres filons ou anticipant l’arrivée d’une société minière canadienne qui effectue des sondages et, s’ils sont bons, chassera les orpailleurs comme elle l’a déjà fait ailleurs. Restent environ 2’000 personnes, dans une atmosphère de bidonville à l’abandon.

« Pilier du développement »

Le Burkina Faso a connu une ruée vers l’or avec l’envolée des cours mondiaux au début des années 2000. En 2009, l’or est devenu le premier produit d’exportation du pays, devant le coton, contribuant pour 20% au PIB, avec 189 milliards de francs CFA (360 millions de CHF). « Les mines constituent aujourd’hui un véritable pilier de notre développement », clamait le premier ministre burkinabé, Luc Adolphe Tiao, le 30 janvier 2013 dans sa déclaration de politique générale. Un pilier qui repose cependant sur un désastre écologique et social : outre six mines industrielles exploitées par des sociétés étrangères, gourmands en terres agricoles, des centaines de sites artisanaux, sauvages ou autorisés par l’Etat, sont apparus dans tout le pays. Impossible d’en établir le nombre précis. Un nouveau filon découvert, et 15 à 20’000 personnes peuvent affluer en quelques jours. Toute une ville pousse instantanément, avec ses petits commerces, vendeurs de portables, de bois, d’eau… Des « exploitants » s’approprient des morceaux de terrain, rémunèrent des ouvriers, et cèdent le fruit de l’extraction à de petits négociants locaux qui iront le revendre aux « fondeurs de lingots », en ville.

Parmi ces ouvriers, des centaines de milliers d’enfants de 5 à 18 ans, estimait l’Unicef dans une campagne fin 2012. « L’ampleur prise par le phénomène depuis cinq ans a pris de court tous les acteurs, institutionnels ou humanitaires », souligne David Kerespars, le chef de délégation de Terre des hommes Lausanne au Burkina, qui intervient dans une dizaine de sites aurifères. La loi burkinabé fixe l’âge légal du travail à 16 ans, et interdit de soumettre un mineur aux « pires formes de travail », parmi lesquelles figure l’orpaillage. Un plan national a été adopté en 2012 pour lutter contre cette exploitation. Mais l’Etat manque de ressources pour le mettre en œuvre.

Dans la région de Zorgho, Terre des hommes (TDH) a photocopié les textes de loi et les a distribués aux exploitants. Rien n’a bougé. « Près de 300 enfants travaillent à Nobsin, estime Norbert Yara, animateur de l’ONG. Certains sont avec leurs parents, employés là. D’autres sont venus seuls ou ont été confiés à un exploitant. Ils étaient 2’000 au plus fort de l’exploitation. » Ceux qui sont restés viennent pour la plupart de la région. Quand la mine ferme durant la saison des pluies, de juin à septembre, ils retournent aux champs.

Alcool, herbe et amphétamines

Les enfants sont présents sur toute la chaîne d’exploitation de l’or, pour des gains dérisoires au regard de la durée (souvent plus de 10 heures par jour) et des conditions de travail. Selon une étude menée en 2011 par l’Unicef et le ministère burkinabé de l’Action sociale1, un tiers n’est pas rémunéré et un autre tiers gagne moins de 1’000 francs par jour (1,9 CHF). Plus agiles, moins conscients des dangers, des adolescents descendent dans les galeries, parfois à 60 ou 80 mètres de profondeur, sans casque ni gants. Sous ces collines perforées, les éboulements ne sont pas rares. Karim admet prendre des « médicaments » pour se donner du courage. Alcool, herbe et amphétamines au quotidien.

Une fois extrait, le minerai est transporté en sacs au « comptoir », sous les hangars de paille. Là, des gamins de tous âges participent au concassage, au broyage dans les moulins à essence, au lavage, au tamisage. Les plus jeunes vont chercher l’eau à la pompe à cinq kilomètres, des bidons de 20 litres qu’il faut hisser sur la charrette à âne. Blessures, maladies respiratoires, manipulation de mercure ou de cyanure (à l’abri des regards)… Chaque étape comporte ses risques, plus ou moins immédiats, plus ou moins identifiés. Mariam et Kadiatou, 11 ans, ont-elles conscience qu’en concassant le minerai, elles respirent chaque jour, de 8 heures à 20 heures, pour 1000 francs de gains, des particules de silice qui attaquent leurs poumons ? Souleymane, 13 ans, croit-il vraiment se protéger en remontant sa cagoule sur sa bouche, alors que les cinq moulins qui l’entourent crachent en hurlant un épais nuage de poussière ? Ousmane, 16 ans annoncés alors qu’il en paraît 13, sait-il que les vapeurs qu’il inhale en brûlant les boulettes d’or amalgamées grâce au mercure ont des conséquences irréversibles sur son système nerveux ? Il n’y a guère que les proches, au village, pour trouver que « ceux qui reviennent des mines d’or ont des maladies bizarres », note Pierre Célestin Zabsomré, ancien responsable des projets TDH dans la zone.

Les filles sont les plus vulnérables, parce que ces lieux où les hommes et l’argent circulent favorisent l’exploitation sexuelle et la diffusion du VIH. L’opulence de certains orpailleurs attire les prostituées, mais aussi les femmes et les adolescentes des villages voisins. Les jeunes ouvrières des hangars de concassage ou de lavage sont parfois contraintes d’accepter des rapports sexuels pour avoir du travail. Du sexe non protégé, censé porter chance selon les croyances des orpailleurs. Le taux de prévalence du sida dépasse 10% sur les sites aurifères, alors qu’il a été réduit à 1,2% pour l’ensemble de la population burkinabé2.

Vie de flambeur

Ce « monde à part », comme le désignent tous ceux qui l’ont approché, vit en vase clos, imperméable aux messages de prévention, aux lois, dans un environnement insalubre et criminogène. Un monde dont on ne sort guère. On peut gagner de l’argent, beaucoup d’argent en descendant dans les galeries. Mais cet argent brûle les doigts. Grosses cylindrées, alcool, drogue, filles… la vie d’orpailleur est une vie de flambeur. Une vie trimbalée de site en site, dans la crasse et l’inconfort, parce que la soif d’or est toujours la plus forte.

Arouna a commencé à 15 ans, il lavait le minerai. Il est passé par toutes les étapes, jusqu’à descendre dans les galeries. Là où l’on est le plus exploité, mais là où l’on peut aussi se faire le plus d’argent, puisque la paie dépend de la quantité d’or obtenue. Petit à petit, Arouna a pu mettre une équipe en place, assurer les besoins quotidiens de ses ouvriers et creuser ses propres galeries. Aujourd’hui, à 25 ans, il gagne gros, 2 millions de francs CFA par mois en moyenne, même si les revenus sont très irréguliers. Il a de belles motos, plusieurs maisons en location dans la petite ville voisine. Son assurance vieillesse. Il vient de se marier. Lui qui ne sait ni lire ni écrire affirme qu’il enverra ses futurs enfants à l’école. Il dit aussi que rien ne garantit qu’ils y resteront : certains élèves sont employés sur le site durant leurs jours de congés. Ensuite, plus moyen de les récupérer.

C’est pourtant ce que tente de faire Terre des hommes. Dans la région de Zorgho et celle de Dori, au nord du pays, l’ONG a entrepris de rescolariser les jeunes ouvriers. Difficile de convaincre les parents, premiers employeurs de leurs rejetons, dans un contexte d’extrême pauvreté. « Le travail des enfants est perçu dans les sociétés africaines comme partie intégrante de la socialisation, explique Clément Zouma, responsable du projet à Zorgho. Quant au système scolaire, il est inadapté : trop peu d’écoles, trop éloignées, trop chères… » 61% des mineurs employés sur les sites d’orpaillage n’ont jamais été scolarisés, selon l’étude de l’Unicef et du ministère.

En s’appuyant sur des relais trouvés parmi les orpailleurs, l’équipe de TDH repère les enfants et négocie leur « retrait » avec les parents, le patron. Il faut plusieurs entretiens et des compensations « consistantes » pour parvenir à ses fins : l’ONG paie les frais de scolarité, les fournitures scolaires, apporte un appui à la cantine et aide certaines mères à installer un petit commerce ou un élevage. Pour les 14 -18 ans, envoyés en formation professionnelle, TDH assure la nourriture, le logement et la prise en charge médicale. « Pour les jeunes venus de très loin, parfois du Ghana ou du Mali, sans parents, c’est plus compliqué, indique Marcel Ouédraogo, responsable sécurité du site de Nobsin et lui-même exploitant. Dans ces cas, nous négocions avec leur patron pour faire en sorte qu’au minimum il organise leur protection, leur assure des repas, un logement et une paie régulière. »

Jardins d’enfants

La prévention commence dès le plus jeune âge, comme l’apprentissage de la mine. Des femmes concassent le minerai bébé au dos. Une fillette de 2 ans fait la sieste sous une cahute à même le sol, dans la poussière grisâtre. Partout, des petits traînent sans surveillance entre les hangars de paille et les retenues d’eau insalubre. Terre des Hommes a donc créé des bissongos, sortes de garderies animées par des femmes recrutées sur place, pour les enfants de 3 à 6 ans. A Nobsin, ils sont 75 à se rassembler chaque matin devant un grand tableau noir, à l’écart du comptoir. Deux relais communautaires font le tour des hangars pour accompagner ceux que les parents n’ont pas pris la peine d’amener.

Depuis 2009, dans les six sites concernés autour de Zorgho, Terre des hommes a ainsi accueilli 1600 petits dans ses bissongos, rescolarisé 850 enfants dans dix écoles, envoyé 210 adolescents en formation professionnelle (soudure, mécanique, électricité, couture…), et assuré des ateliers d’alphabétisation pour une centaine de 10-14 ans, trop grands pour être inscrit en CP. Certes, à l’école de Nobsin, une bonne partie des 95 élèves inscrits par TDH ont abandonné progressivement la classe pour retourner sur le site ou suivre leur famille vers d’autres aventures, informe une institutrice. Mais l’animateur Norbert Yara continue d’y croire, dans un pays où le taux d’alphabétisation (29%) est l’un des plus bas de la planète : « Même s’ils ne passent que deux ou trois ans à l’école, même si seulement trois d’entre eux vont jusqu’à l’université, notre action aura servi à quelque chose. »

Le délégué de TDH David Kerespars ajoute que l’ONG tente aussi d’agir sur le système : « Nous encourageons la mise en place de réseaux locaux de protection de l’enfance impliquant l’école, la police, la justice, l’action sociale, pour leur passer le relais d’ici quelques années. La réponse des institutions ne peut pas se limiter à des descentes de police ponctuelles, il faut pouvoir offrir des alternatives aux familles. »

Reste que la tâche s’apparente cruellement à celle de Sisyphe et son rocher, si l’on se fie à l’histoire de Simon, 19 ans, réparateur de motos après avoir suivi trois ans de formation à Zorgho. C’est son père qui l’a convaincu de quitter l’orpaillage pour apprendre « un vrai métier, qu’on peut exercer jusqu’à la fin de sa vie ». Pour compenser le manque à gagner, ses deux frères ont pris le relais sous les hangars de concassage.

1 « Etude sur le travail des enfants sur les sites d’orpaillage et les carrières artisanales dans cinq régions du Burkina Faso », janvier 2011.

2 Source : Conseil national de lutte contre le sida et les IST.

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