Les effets à long terme de la politique sécuritaire de Sarkozy

Michel Tubiana, président d’honneur de la Ligue des droits de l’homme. Photo : DR
28 août 10 - A Genève, le Comité de l’ONU pour l’élimination de la discrimination raciale appelle la France à « éviter » les renvois collectifs de Roms. Pour Michel Tubiana, président d’honneur de la Ligue des droits de l’homme, la politique sécuritaire de Sarkozy génère les replis communautaires. Interview.

Carole Vann/InfoSud - Dans une série de recommandations publiées vendredi à Genève, suite à l’examen de la situation de la France envers ses minorités, le Comité de l’ONU pour l’élimination de la discrimination raciale (CERD) s’inquiète des « discours politiques de nature discriminatoire en France » ainsi que de la récente « augmentation des actes et manifestations à caractère raciste et xénophobe. »

Les 18 experts internationaux indépendants du CERD ont appelé Paris à « intensifier ses efforts afin de combattre et enrayer la montée du racisme et de la xénophobie. »

Le Comité avait, lors de l’examen de la France mi août, déploré le manque de « vraie volonté politique », pointant le débat sur l’identité nationale, la politique d’expulsion des Roms, la non reconnaissance du droit des minorités dans la législation, ainsi que le durcissement du discours politique.

Des inquiétudes entièrement partagées par Michel Tubiana, président d’honneur de la Ligue française des droits de l’homme, et virulent critique de la politique sécuritaire du président Sarkozy. Interview.

Êtes-vous rassuré par les nombreuses critiques qui se sont élevées en France et au niveau international contre la politique du président Sarkozy ?

Michel Tubiana : Je suis satisfait que la France se fasse épingler un peu partout dans le monde. Et je me félicite que le gouvernement français soit rappelé à l’ordre par l’ONU à propos du traitement infligé aux Roms et aux gens du voyage.

Il serait cependant souhaitable que cela aille plus loin. D’ailleurs, cinquante organisations lancent, à l’initiative de la Ligue des droits de l’homme (LIDH), une mobilisation pour des rassemblements partout en France le 4 septembre prochain afin de protester contre la politique actuelle.

Certains députés, notamment le ministre français de l’Intérieur, Brice Hortefeux, ont contesté la légitimité du CERD, arguant qu’il se compose de représentants de pays peu recommandables en matière de droits de l’homme, dont l’Algérie, la Russie, la Roumanie. Quelle est la légitimité de cet argument ?

La réaction du gouvernement français dénote un agacement certain, comme si la France n’avait de leçons à recevoir de personne en matière de droits de l’homme. Cet argument de circonstance du gouvernement français est d’autant plus inacceptable qu’il tend à dévaloriser une des parties du système onusien qui fonctionne le mieux. Faut-il encore le rappeler, le CERD est composé d’experts indépendants et non de représentants de gouvernements. Leurs recommandations valident un certain nombre de critiques portées sur l’actuelle politique française et renforcent le pan de ceux qui, en France, demandent à ce que cette politique change.

Outre les visées électorales présidentielles et la nécessité de détourner l’attention des gros scandales au sein de la majorité présidentielle, telle l’affaire Woerth, voyez-vous d’autres motivations aux mesures musclées et au discours xénophobe de Paris ?

Il est clair que le président Sarkozy, en jouant la peur contre la peur, essaye d’en tirer des bénéfices politiques. Cela non seulement en fragilisant la paix sociale, mais aussi en favorisant les replis communautaires. Une dérive gravissime.

Mais ce serait une erreur de penser que l’on a affaire à un homme dénué d’éthique et de scrupule, guidé par le seul souci électoral ou utilitaire. Je pense que les discours actuels retranscrivent assez clairement les positions de fond de la part du président de la République. Si on relie la succession de discours tendancieux, dont celui de Grenoble – ndlr : le 30 juillet 2010, le président, assimilant immigration et délinquance, annonçait une série de mesures musclées, dont celle de déchoir de leur nationalité les Français d’origine étrangère qui auraient attentés à la vie d’un policier–, celui de Dakar, prononcé en juillet 2007, dans lequel il déclarait que l’homme africain n’est pas encore entré dans l’Histoire … on se retrouve dans une position dont n’émane que du mépris pour ce qui peut venir de l’étranger. On le voit aussi avec la perspective d’une future loi pénalisant le port de la burqa.

A l’heure de la mondialisation où tout s’accélère, la méfiance entre les peuples n’est-elle pas légitime ?

On ne peut pas mondialiser les échanges d’argent, d’informations, de marchandises tout en obligeant une grande partie de leurs producteurs à rester chez eux, surtout s’ils sont pauvres. D’autant que nos sociétés européennes vieillissantes ont besoin de l’immigration. Dire que l’on va mettre des policiers aux frontières et empêcher les gens de passer est dangereux et irréaliste. On le voit bien avec les Roms. Car, entre crever à petit feu chez soi ou survivre avec les pires emmerdements ailleurs, les gens choisiront toujours de partir. La vraie question, c’est comment gérer ce problème.

Mais les milieux antiracistes ne sous estiment-ils pas les problèmes réels liés à la libre circulation des personnes et aux brassages des populations ? Il n’ a jamais été dit que les choses peuvent se passer facilement, surtout en période de crise ou quand les modèles traditionnels sont remis en cause.

Toutefois, la politique de Sarkozy ne se place pas dans une perspective d’actions sur plusieurs niveaux, qui passeraient de la prévention à la répression uniquement lorsqu’elle serait nécessaire. Dans le langage de Sarkozy, même la prévention consiste à réprimer en amont. Quand le gouvernement affirme que la liberté repose sur la sécurité, c’est déjà une prise de position philosophique assez redoutable, qui suppose un risque zéro, donc un Etat quasi totalitaire.

Le gouvernement français a annoncé pour la rentrée une nouvelle politique contre les discriminations raciales. Qu’en pensez vous ?

Il s’agit d’un pur effet d’annonce, on est dans le domaine de la plaisanterie. Cette nouvelle a été parachutée de Paris, dans un mouvement de panique. Annoncer sans aucune concertation préalable un plan national d’action contre le racisme, dont le projet était ignoré de tout le monde y compris par la quasi-totalité de la délégation française à Genève, marque plus la nécessité dans laquelle s’est trouvé le gouvernement de trouver une parade aux critiques dont il était l’objet qu’à une réelle volonté de modifier sa politique. C’est de l’escroquerie intellectuelle.

Le premier ministre François Fillon a déclaré mardi matin qu’il allait saisir Bruxelles pour dénoncer une stigmatisation de la France sur un problème en réalité beaucoup plus vaste.

Il s’agit à peu près du seul point sur lequel je pourrais être d’accord avec lui. Oui, nous devons avoir une réponse plus large, qui soit européenne. Mais il ne faut pas pour autant se taire sur ce qui se passe dans les pays d’origine. Le fait d’accepter que dans l’Union européenne, des citoyens européens soient discriminés, pose un véritable problème de fond. Rappelons qu’il y a encore a 5 ou 6 ans, des Roms hongrois se sont vu reconnaître la qualité de réfugiés politiques au sein même de l’Europe. En revanche, je ne vois pas la légitimité de la critique de Fillon à l’égard de ces pays alors que la France utilise des moyens scandaleux et inadmissibles. C’est l’hôpital qui se moque de la charité sur ce terrain.


L’ONU prie la France de renoncer aux renvois collectifs des Roms

Lors de ses recommandations rendues vendredi à Genève, le Comité pour l’élimination de la discrimination raciale de l’ONU (CERD) a demandé à la France d’ « éviter » les renvois collectifs de Roms. Les experts ont déclaré que plusieurs ONG leur ont affirmé avoir les preuves formelles que des Roms avaient été renvoyés de manière collective dans leur pays d’origine, sans libre consentement de tous les individus concernés.

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Les recommandations du CERD

« Nous comprenons les préoccupations de sécurité et d’immigration illégale, mais on ne peut pas décider de l’expulsion des gens sur une base collective et en ciblant un groupe, a déclaré lors d’une conférence de presse l’Américain Pierre-Richard Prosper, expert du Comité pour la France. Lors de problèmes d’ordre public ou de criminalité, chaque cas doit être examiné individuellement. »

Des allégations que réfute le quai d’Orsay. « La France respecte scrupuleusement la législation européenne et ses engagements internationaux », a annoncé le même jour un porte-parole du ministère français des Affaires étrangères. Paris a un an pour informer le Comité sur la manière dont il donnera suite à ces recommandations.


Les experts du CERD ont toutefois précisé que le problème ne concerne pas que la France, mais pratiquement tous les pays européens. Ils ont annoncé avoir saisi la Commission européenne et le Conseil de l’Europe via une procédure d’alerte rapide de nature exceptionnelle. « Six des pays examinés au cours de cette session – France, Roumanie, Bosnie, Danemark, Estonie, Slovénie – ont des problèmes concernant les Roms, a rappelé Victoria Dah, l’experte burkinabé du Comité. Et d’autres Etats examinés lors de précédentes sessions ont présenté les mêmes symptômes. »

« A un problème européen, une solution européenne est nécessaire, a poursuivi Pierre-Richard Prosper. Comme citoyens européens, les Roms ont le droit de circuler librement. Il faut trouver des solutions pour que leurs droits fondamentaux ne soient pas violés. » Pour rappel, plus de dix millions de Roms vivent en Europe.

Carole Vann
/InfoSud

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