Les derniers fantômes des goulags de Tito se libèrent

Le goulag de Goli Otok est aujourd’hui ouvert aux touristes… en maillot de bain. ©DR
24 février 14 - La publication des noms des prisonniers poitiques de l’ancien dictateur yougoslave, sur le site internet d’une revue croate, permet de clore l’un des chapitres les plus sombres du communisme.

Vesna Peric Zimonjic à Belgrade/ InfoSud-IPS - En Europe de l’est, des milliers de familles sont aujourd’hui bouleversées par la récente révélation d’un des secrets les mieux gardés de l’ex-Yougoslavie. Le 25 décembre dernier, la revue Novi Plamen -éditée en Croatie- a publié dans son édition en ligne les noms des 16’101 détenus des goulags de Tito, et notamment ceux incarcérés sur ordre de l’ancien dictateur yougoslave dans la redoutée île-prison de Goli Otok, dans l’actuelle Croatie.

Bosniaques, Croates , Monténégrins , Macédoniens, Serbes ou Slovènes : De 1949 et la rupture de Tito avec Staline, jusqu’en 1956, quand les derniers prisonniers politiques ont été transférés dans des prisons « ordinaires », ils ont été des milliers à être envoyés dans ces camps de travail forcés en raison de leur soi-disant allégeance à Moscou.

Considérés comme des traîtres à la cause communiste yougoslave et ses vélléités d’indépendance, ils ont été torturés, affamés, battus à mort ou exécutés. Selon la liste, 413 d’entre eux n’ont pas survécus, certains se sont même suicidés. Pour les survivants et leurs familles, ces années de détention sont restées comme une honte que la plupart ont caché. A l’époque, pour beaucoup d’enfants, « papa [était] parti en voyage d’affaires quelques années », comme le soulignent la plupart des commentaires laissés sous les noms de la liste publiée sur internet.

« J’ai toujours voulu savoir ce qui n’allait pas dans la vie de mon grand-père Stanko », explique Smiljana Stojkovic, une enseignante de 45 ans habitant Belgrade, en Serbie. « Lorsque j’étais petite fille, mon aïeul avait l’habitude de nous conter ses péripéties d’apprenti cordonnier avant la Seconde guerre mondiale, puis son combat en tant que communiste contre l’Allemagne nazie. Puis il sautait directement aux années 1960 : nous avions pour consigne de ne jamais lui demander ce qu’il s’était passé entre les deux ».

Grâce à la publication de cette liste, Smiljana Stojkovic sait aujourd’hui que son grand-père, décédé en 2000, a été détenu à Goli Otok pendant sept ans. Et à l’instar de milliers d’autres descendants de ces prisonniers, elle commence à se réconcilier avec ce traumatisme du passé. « Maintenant, je comprends ses silences », confie-t-elle.

Familles harcelées

Goli Otok est une minuscule île sur l’Adriatique, presque stérile et inhabitée, située à 6 km du littoral. L’endroit, spartiate, est réputé pour son climat rude. Il n’en fallait pas beaucoup, à l’époque, pour être envoyé dans son goulag. « Mon grand-père a été emprisonné uniquement parce qu’il a dit souhaiter plus d’ouverture politique dans les médias », affirme un certain Bane sur le site de Novi Plamen.

Selon de nombreux survivants, lors des réunions du parti, on leur a simplement demandé s’ils préféraient Staline à Tito. « Or, pour de nombreux communistes, Staline ne pouvait tout simplement pas avoir tort », souligne Zoran Asanin, président de l’Association Belgrade Goli Otok. Si la réponse était « mauvaise », ils étaient immédiatement envoyés à Goli Otok, sans aucune procédure judiciaire.

Après leur libération, leur retour à la vie civile a été aussi très difficile. Privés de leurs droits civiques pour des années, ils retrouvaient difficilement un emploi. Beaucoup ont été rejetés par leur entourage, voire leurs voisins, qui avaient été harcelés ar la police durant leurs années d’emprisonnement.

Pour les épouses, la pression était terrible. « J’ai dû renoncer publiquement à mon mari lors d’une réunion du parti, afin de poursuivre ma carrière de professeur d’université », se souvient Rada B. , 88 ans . « J’ai dû promettre qu’il ne s’approcherait jamais de notre fille, et j’ai tenu parole. Elle ne me l’a jamais pardonné. »

Victimes indemnisées

La vérité sur Goli Otok a commencé à émerger dans les années 1990, quand la Yougoslavie s’est effondrée, ouvrant la boîte de Pandore des anciens régimes communistes. Mais en raison des guerres intestines qui ont suivies, impossible pour les familles de victimes et les survivants de connaître toute la vérité. A commencer par le nombre exact de prisonniers.

De ce fait, seules la Croatie, la Serbie et la Slovénie ont récemment commencé à indemniser les victimes connues de Goli Otok. Selon Zoran Asanin , quelque 300 survivants vivent en Serbie. Belgrade leur octroie 700 dinars (7 francs suisses) pour chaque journée passée au goulag. Près de 53 millions de dinars (560’000 francs suisses, ndlr) ont déjà été versés aux survivants ou à leurs héritiers directs. Le prix de vies brisées.

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