Le sexe comme arme de guerre en Syrie

Jean-Pierre Filiu. ©DR
6 mai 13 - Pendant que la polémique enfle sur l’utilisation des armes chimiques en Syrie, le recours systématique aux violences sexuelles comme technique de guerre suscite relativement peu d’intérêt. Un silence coupable tant du côté de la communauté internationale que des soutiens d’Al Assad, dénoncé par Jean-Pierre Filiu, professeur à Sciences-Po Paris, historien et arabisant.

Lire le blog de Jean-Pierre Filiu sur Rue89

L’organisation Women Under Siege, avec le soutien d’épidémiologistes de l’université de Columbia, a élaboré une carte documentée des agressions sexuelles perpétrées en Syrie.

Le débat sur un sujet aussi sensible a pu associer des responsables d’ONG, comme Human Rights Watch, à l’historienne Raphaëlle Branche, auteure de travaux de référence sur la violence coloniale en Algérie, avant d’étendre sa réflexion aux viols de guerre.

Annick Cojean, dans son extraordinaire enquête « Les Proies », avait déjà montré comment l’exploitation sexuelle des Libyennes et des Libyens était au coeur du monstrueux despotisme de Moammar Kadhafi. Cette violence sexuelle, à la fois méthodique et aveugle, n’avait fait que se généraliser lors de guerre civile de 2011. Il s’agissait là comme ailleurs d’asservir une population en lui infligeant l’humiliation suprême, tout autant individuelle que collective.

Déjà, de 1992 à 1995, en Bosnie, les milices serbes avaient érigé le viol des populations adverses des deux sexes au rang de stratégie opérationnelle. Il n’est alors nul besoin de se lamenter sur le caractère « conservateur » des sociétés concernées pour comprendre la douleur infinie de l’aveu de la part des femmes ou des hommes victimes d’une telle agression.

La justice internationale, tardivement mobilisée sur les dossiers des viols massifs de femmes en Bosnie, a peiné à traiter la question des victimes masculines.

En matière de crimes de guerre, il serait absurde d’affirmer qu’une partie au conflit syrien est innocente et pure de toute accusation. Mais l’initiative des exactions, leur différence d’ampleur et leur caractère systématique ne laissent aucun doute quant à la responsabilité première de Bachar al-Assad et de ses partisans.

Seule la dictature dispose en Syrie des moyens de bombarder les populations civiles par l’aviation, l’artillerie lourde et les missiles Scud. Dans le même et sinistre ordre d’idées, seul le régime a recruté massivement des milices, dites « chabiha », poussées à se jeter sur les populations « rebelles » et encouragées à se « payer sur la bête ».

Les massacres de civils, perpétrés à intervalles réguliers depuis un an et demi, s’accompagnent souvent de viols collectifs, qui n’épargnent pas les mineurs. Si une victime a encore un souffle de vie, son agonie est mise en scène par la propagande d’Etat, afin de lui faire accuser à l’antenne les « terroristes ».

Même dans une région traumatisée par les carnages, jamais le cynisme du massacre d’Etat n’avait été poussé aussi loin que par Bachar al-Assad. Face à de telles horreurs, le discours occidental sur les « lignes rouges » vaut blanc-seing aux égorgeurs.

Quant à la Russie de Poutine, elle est mithridatisée contre ce type de révélations par la banalisation des exactions lors des deux guerres de Tchétchénie. Le régime iranien, pour sa part, a toléré l’agression sexuelle pour étouffer la protestation de la « Révolution verte » de l’été 2009, notamment dans la prison de Kahrizak, fermée depuis lors.

Les jihadistes ont logiquement profité en Syrie de cette passivité ou de cette complicité internationales. Les tensions ont souvent tourné à l’affrontement entre les populations locales et les combattants étrangers, dont était pudiquement dénoncé le « manque de respect » à l’égard des femmes syriennes.

Le transfert en Syrie d’une quinzaine de jeunes Tunisiennes, appelées à y « épouser » des volontaires du jihad, a récemment défrayé la chronique, obligeant le mufti de Tunisie à dénoncer une forme de « prostitution ».

Le sexe peut aussi être utilisé dans les luttes internes aux factions révolutionnaires. Abderrazak Tlass avait conquis à Homs, à la tête de la brigade Farouk, ses lauriers d’officier révolutionnaire. Mais la révélation d’échanges « torrides » sur Skype avec une partenaire étrangère a ruiné la réputation du fringant Abderrazak, remplacé à son poste de commandement malgré ses vigoureux démentis.

Cette carrière brisée, au moins temporairement, pèse pourtant bien peu face aux dizaines de milliers de vies ravagées par la soldatesque du régime. Bachar al-Assad, criminel de guerre impénitent, est toujours le chef reconnu par l’ONU d’un Etat supposé souverain. C’est là que réside le scandale, car personne ne pourra dire qu’en Syrie, on ne savait pas.

*En 2013, Jean-Pierre Filiu publie chez Fayard « Le Nouveau Moyen-Orient, les peuples à l’heure de la révolution syrienne », et chez Futuropolis « Le Printemps des Arabes » (dessiné par Cyrille Pomès, juin 2013).

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