Le retour de "Baby Doc" en Haïti

18 janvier 11

A lire sur LeTemps.ch, l’article d’Arnaud Robert

C’est un fantôme du passé qui est sorti dimanche du vol Air France qui relie Paris à Port-au-Prince. Jean-Claude Duvalier, 59 ans, la démarche ankylosée, a embrassé le tarmac, de ce sol d’Haïti qu’il arpentait pour la première fois depuis vingt-cinq ans. Président à vie d’un Etat qu’il a dû quitter sous la pression de la rue en 1986, après quinze ans de régime autoritaire, « Baby Doc » avertissait depuis 2004 de son ambition de retour. Son épouse, Véronique Roy, avait même installé dans une petite maison de Port-au-Prince, gardée par d’anciens miliciens Macoutes médaillés, la structure d’un parti (Parti de l’unité nationale) destiné à soutenir une nouvelle candidature présidentielle.

« C’est un coup de Préval »

Peu commentaient pourtant les menaces du revenant. Même si l’on rencontrait ça et là, notamment sur le caveau éventré de François Duvalier – le père de Jean-Claude et premier président dès 1957 d’une obscure dynastie – quelques partisans dont les chants duvaliéristes évoquaient un règne glorieux. En 2007, après que Jean-Claude Duvalier s’était excusé depuis son exil sur la Côte d’Azur pour les erreurs de son régime, le président René Préval avait promis la justice au dictateur s’il lui prenait l’envie de reprendre l’avion de Port-au-Prince. La donne semble avoir changé.

« Je ne peux pas croire que ce retour ait eu lieu sans l’accord des gouvernements français et haïtien. Ils doivent s’expliquer. Nous vivons une crise électorale, certes, mais plus encore une crise de la mémoire. » L’ancienne première ministre Michèle Pierre-Louis, comme beaucoup d’autres, désigne René Préval comme le responsable du retour de Jean-Claude Duvalier.

De son côté, Jean-Max Bellerive, premier ministre haïtien, s’est contenté de constater la légalité de cette réapparition : « Duvalier est un citoyen haïtien qui rentre au pays comme il en a le droit. J’espère simplement que cela ne va pas compliquer une situation politique déjà tendue. » En réalité, Duvalier arrive au pire moment possible. René Préval, selon les recommandations de l’Organisation des Etats américains, doit écarter du deuxième tour de l’élection présidentielle son dauphin Jude Célestin. « C’est un coup de Préval, affirme l’écrivain Lyonel Trouillot. Laisser entrer Duvalier pour détourner l’attention sur la situation réelle. A l’aéroport, tout semblait préparé. On avait convoqué des jeunes des milieux populaires pour faire la claque pour Baby Doc. »

La plupart des organisations internationales de défense des droits de l’homme, dont Amnesty International, exigent désormais le jugement de Jean-Claude Duvalier. Le Réseau national de défense des droits humains, à Port-au-Prince, estime que l’ancien dictateur a obtenu des garanties de la part du gouvernement haïtien : « Mais nous ne pouvons laisser Duvalier dans l’impunité. Certains crimes sont peut-être prescrits. Mais il y a là un cas évident de crime contre l’humanité qui, lui, est imprescriptible. » Selon Pierre Espérance, directeur du réseau, « si le dictateur ne passe pas devant la justice haïtienne, c’est un gigantesque pas en arrière pour notre démocratie ». Ni le ministre de la Justice, Paul Denis, ni le ministre de l’Intérieur, Paul-Antoine Bien-Aimé, n’étaient disponibles hier pour s’exprimer sur la question d’un éventuel procès.

« Crimes atroces »

Jean-Claude Duvalier n’a pas encore dévoilé les intentions réelles qui expliquent ce retour. « Je veux aider Haïti », a-t-il déclaré devant quelques fidèles à l’aéroport Toussaint-Louverture. Depuis lors, il reste cloîtré dans sa chambre du luxueux Hôtel Karibe, sur les hauteurs de la capitale, dont les journalistes sont exclus. Reste encore à expliquer ce passeport diplomatique, accordé en 2005 par le gouvernement de Gérard Latortue, dont bénéficie l’ancien dictateur.

Pour le sénateur Maxime Roumer, 60 ans, les complaisances des gouvernements successifs en Haïti vis-à-vis de Duvalier sont inacceptables : « Je me souviens des enfants assassinés à la baïonnette, des jeunes torturés dans la prison de Fort-Dimanche. Je me souviens des crimes atroces qui ont émaillé ma jeunesse et dont Jean-Claude Duvalier est coupable. J’espère que les membres de la diaspora haïtienne, dont les vies ont été détruites par son régime, vont se liguer pour qu’une plainte collective soit déposée. »

Contraint à l’exil pendant vingt-cinq ans, accueilli par la France où il a dilapidé l’essentiel des fonds détournés à l’Etat haïtien (estimés à 100 millions de dollars), Duvalier a vu en 2010 une partie de sa fortune, entreposée dans les banques suisses, bloquée en vue de l’adoption d’une « Lex Duvalier » qui permettrait aux biens spoliés par les dictateurs d’être restitués aux Etats. « Une procédure est encore en cours. Elle est très complexe », déclare Marc Henzelin, l’avocat genevois de deux victimes du régime duvaliériste. Dimanche, Jean-Claude Duvalier et son épouse ont voyagé en classe économique. L’ambassadeur de France en Haïti a précisé que l’ancien chef d’Etat était en possession d’un billet retour pour le 20 janvier : « J’espère qu’il va l’utiliser. »

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