Le procès tant attendu de Ratko Mladic

Ratko Mladić à l’aéroport de Sarajevo en 1993. Photo : Evstafiev Mikhail (licence Creative Commons)
27 mai 11 - En ce 26 mai 2011, qui pouvait encore y croire ? En cavale depuis sa première inculpation il y a 16 ans, Ratko Mladic était devenu la référence emblématique d’une justice internationale entravée par la politique. Ainsi cette silhouette entrevue de trois quarts dos entre des policiers serbes sur toutes les chaînes de News internationales, portant une casquette pathétique et accueilli à la porte de la prison par un maton souriant, c’est bien lui, Mladic - dont l’arrestation si tardive est aujourd’hui un soulagement…

Sylvie Matton - écrivaine/Rue89

8300 personnes executées en 6 jours

Le 11 juillet 1995, Srebrenica, prétendue zone de sécurité protégée par l’ONU, tombe sous l’ultime assaut des forces des Serbes de Bosnie, dirigées par le général Ratko Mladic, sans être défendue par les forces onusiennes. Le lendemain, la hiérarchie onusienne refusant d’évacuer la population en danger, Mladic se charge de son transfert et sépare les hommes des femmes et des enfants. Entre le 11 et le 16 juillet, plus de 8300 hommes - mais aussi des femmes et des enfants - seront exécutés sur les ordres du général serbe.

Dans son acte d’accusation modifié en 2002, Mladic est inculpé pour, entre autres crimes

- génocide et crimes contre l’humanité commis au printemps 1992, par une déferlante de militaires et de paramilitaires obéissant à l’injonction de nettoyage ethnique dans le nord et l’est de la Bosnie ;

- à Sarajevo durant un siège moyenâgeux qui affama et terrorisa durant trois ans et demi la population d’une capitale européenne, assassinant plus de 10.000 civils, victimes de tirs des snipers ou de pluies d’obus et de roquettes - toujours sur cibles repérées ;

- à Srebrenica enfin, point d’orgue de ce génocide, où les hommes de l’enclave demeurés auprès de leur famille, ou faits prisonniers alors qu’ils fuyaient dans la forêt les troupes du général serbe, sont systématiquement assassinés, après avoir été transportés par bus et camions sur les sites d’exécutions.

Un mandat d’arrêt lancé à contre-coeur

Quand un mandat d’arrêt international est lancé dès 1995 contre Ratko Mladic, les dirigeants de ladite communauté internationale ne voulaient pas plus l’arrêter que Radovan Karadzic. Il est avéré que les émoluments de l’officier Bosno-serbe lui furent versés chaque mois jusqu’en 2002 par le gouvernement de Belgrade, et que le gouvernement de Kostunica ainsi que l’armée serbe le protégèrent durant d’innombrables années : à Belgrade de 1997 à 2001, alors qu’il habitait une maison au 117-A Blagoja Parobica, et entre juin 2001 et mai 2002 dans divers bâtiments militaires et maisons alloués par de hauts responsables de l’armée serbe. Puis après 2003, dans maints appartements sur la rue Gagarine, et enfin à Zemun, une banlieue populaire de Belgrade.

Longtemps Mladic fut protégé, protégé et surveillé par les autorités serbes et les services occidentaux. Jusqu’à cette dernière adresse, si dramatiquement simple à trouver pour tout enquêteur, la maison d’un oncle, à 100 kilomètres de Belgrade.

De même que Karadzic a longtemps clamé à son arrivée à La Haye avoir reçu de Richard Holbrooke [diplomate américain, obtient la trêve entre les différentes factions de Bosnie et la signature des accords de Dayton] l’assurance de son impunité, Mladic confirmera-t-il des dialogues téléphoniques interceptés : sa liberté contre celle de deux pilotes français, remis par Mladic (alors que court contre lui un mandat d’arrêt international) au Chef d’Etat major de l’armée française en décembre 1995 ?

Ainsi, en 2011 la longue cavale de Mladic, l’homme prétendument « le plus recherché sur la planète après Ben Laden », a donc changé de cadre depuis que le général Rondot, missionné par Jacques Chirac pour « traquer » le général serbe, m’affirmait ne pas avoir obtenu « les ressources humaines nécessaires pour procéder à la moindre arrestation ».

Le président serbe cède enfin aux pressions

Voulant préserver son avenir politique - quitte à prendre le risque de déplaire aux nationalistes serbes, comme ce fut le cas pour Premier ministre Zoran Djindjic assassiné en mars 2003, après avoir livré Milosevic à La Haye et s’apprêtant à faire arrêter puis transférer Mladic - le président Boris Tadic a enfin cédé aux pressions.

C’est en juin que le Procureur général du TPIY, Serge Brammertz présentera son rapport biannuel devant le Conseil de Sécurité à New York, témoignant notamment de la coopération des dirigeants serbes dans la traque des fugitifs.

Les chancelleries avaient été averties que ce prochain rapport serait très négatif pour la Serbie, lui fermant la porte de l’UE. D’autant que les autorités néerlandaises, sauvant ainsi l’honneur des autres membres de l’UE, n’ont eu de cesse de répéter combien l’arrestation de Mladic était pour elles une condition nécessaire à l’acceptation de la candidature de la Serbie à l’UE.

Or, à moins d’un an des prochaines élections présidentielles en Serbie en mars 2012, un espoir d’adhésion à l’UE est un argument politique prioritaire pour Tadic.

Quant à la date choisie de l’arrestation, elle coïncide d’évidence avec l’agenda de la diplomatie internationale : alors que le G8 débutait à Deauville, la Haute Représentante de l’UE Catherine Ashton, en tournée en Serbie et au Kosovo, se trouvait ce 26 mai à Belgrade.

Il rejoint Karadjik dans la prison de La Haye

On peut encore se demander si le transfert de Mladic à La Haye puis son procès auront bien lieu. On nous le dit malade. Son bras droit ne fonctionnerait plus, il avancerait à petits pas. A 69 ans, Mladic aurait donc subi une attaque. Mais c’est bien debout, et non en fauteuil roulant, à l’instar d’un Pinochet, qu’il est entré dans sa prison belgradoise.

Et après 16 ans d’impunité, il est probable qu’il rejoindra d’ici quelques jours son ex-complice génocidaire Radovan Karadzic dans le Centre de détention de Scheveningen de La Haye.

Acceptera-t-il d’être défendu par un avocat, ou choisira-t-il de se défendre lui-même, tels Milosevic, Karadzic ou Seselj ? C’est dans cette phase préliminaire puis durant les audiences, que la santé de Mladic pourrait influer sur le déroulement du procès.

Il se sentait investi d’une mission quasi divine

Autre question : la défense plaidera-t-elle la paranoïa de celui qui, entrant dans Srebrenica le 11 juillet 1995, affirmait face à une caméra : « l’heure de la vengeance sur les Turcs a sonné » ?

Il se sentait en effet investi d’une mission quasi divine, comme s’en souvient le général Janvier, commandant de la Forpronu en ex-Yougoslavie :

« Mladic se lançait dans des phrases comme “ Le peuple serbe m’a donné la responsabilité de défendre sa terre, dans le ciel comme sur la terre. ” Je suis persuadé que mon interprète ne me traduisait pas tout, c’était trop délirant, trop violent.* ». Qui donnait ainsi ses ordres de pilonnage ou de tirs : « Bombardez-les jusqu’à ce qu’ils en perdent la raison. (…) Au travail les snipers ! Les fourmis marchent et nos snipers travaillent. Tire à ta guise, nique leur mère, taille dans la chair fraîche. »

Le procès de Mladic sera aussi celui du gouvernement de Milosevic et de ceux qui ont négocié avec lui, durant de trop nombreuses années. Contrairement au Bosno-serbe Radovan Karadzic, Président autoproclamé d’une (alors) illusoire république serbe de Bosnie, la republika srpska, Ratko Mladic prenait ses ordres à Belgrade.

C’est le ministère de la Défense serbe qui lui versait ses émoluments d’officier - et ce jusqu’en 2002… Durant tout le génocide bosniaque, Mladic recevait directement ses ordres de Milosevic, et d’autant durant les massacres de Srebrenica. En direct, en un vol rapide dans un avion militaire entre la Bosnie orientale et Belgrade, plusieurs fois durant ces quelques jours, probablement pour éviter toute écoute téléphonique.

C’est ainsi que le 15 juillet, jour des plus importants massacres, Mladic vient rendre compte à Milosevic des exécutions en cours. Il sert la main des représentants de la Haute Diplomatie Internationale réunis à Belgrade ce jour-là pour négocier le départ de Srebrenica du bataillon onusien, notamment Yasuchi Akashi, le représentant civil du Secrétaire Général de l’Onu, Boutros Boutros-Ghali, Carl Bildt, le négociateur pour l’UE ou le général britannique Rupert Smith. A la demande de Smith, cette réunion secrète et la visite de Mladic ne devront en aucun cas être révélée aux opinions publiques.

Qui seront ses témoins ?

On peut dès à présent dresser la liste de ceux dont Mladic demandera le témoignage, ceux qui, entre compromissions et corruption, négociaient avec lui et Milosevic. Ils sont pour la plupart responsables du fait que les membres du Conseil de Sécurité ont sacrifié les hommes de Srebrenica en les abandonnant aux troupes de Mladic. Ainsi ont-ils préféré prendre le risque à Srebrenica d’être les complices d’un génocide, plutôt que d’être accusés par les medias de complicité de nettoyage ethnique, en transférant les hommes dans des véhicules de l’ONU.

Peut-être le procès de Mladic mettra-t-il en lumière cette résignation politique fatale. C’est le 23 mai 1995 que la dissolution des enclaves de l’est de la Bosnie est négociée par Robert Frasure, bras droit de Richard Holbrooke, avec Milosevic qui, fort d’une republika srpska bientôt « nettoyée » de ses enclaves, acceptera dès lors de signer un accord de paix. Richard Holbrooke me l’a affirmé devant une caméra de télévision de Sarajevo :

« On m’avait donné l’ordre de sacrifier Srebrenica, Goradze et Zepa ». (Voir la vidéo, en anglais)

Et quand je lui demande par mail en octobre 2006 si ce sacrifice désigne les territoires seuls ou les territoires et leur population, il répond : « les deux ».

Le sacrifice de Sebrenica : ceux qui savaient et ont laissé faire

Richard Holbrooke est décédé le 14 décembre 2010. Mais Carl Bildt pourra à lui seul représenter la diplomatie internationale défaillante : lui aussi m’a confirmé que la republika srpska avait bien été négociée à Belgrade en mai 1995 - et, indéniablement, ceci ne va pas sans le sacrifice de Srebrenica.

Quant à Alain Juppé, Premier ministre en mai 1995 après avoir été ministre des Affaires étrangères depuis 1993, il reconnaîtra avoir anticipé les massacres :

« Nous savions que les Serbes ne feraient pas de prisonniers », m’a-t-il dit.

Or tous savent que les hommes sont séparés puisque Mladic est filmé quand il s’adresse à la population terrorisée de Srebrenica : « Les femmes et les enfants d’abord ».

Seront probablement également appelés à témoigner :

- le général de La Presle, conseiller militaire de Carl Bildt, - Hubert Védrine, - Roland Dumas, - l’amiral Jacques Lanxade, - Ruppert Smith, - Kofi Annan, - Boutros Boutros-Ghali.

Ainsi que les responsables du bataillon hollandais, les officiers Karremans et Franken, et les Casques bleus qui ont aidé les Serbes à séparer hommes et adolescents des femmes et des enfants.

Tous ceux qui savaient et ont laissé faire.

D’autres témoins encore seront probablement entendus tels les généraux Janvier et Morillon. Viendront les témoignages des victimes.

Les victimes qui se battent depuis 16 ans

Ceux mais surtout celles, plus nombreuses, qui ont survécu malgré la perte des leurs, celles qui se battent depuis seize ans avec des armes si légères, mais sans jamais désespérer, pour que la justice s’accomplisse. Pour que la vérité soit révélée au monde dans une enceinte judiciaire. Que les coupables soient jugés et condamnés. Et que le « plus jamais ça » se répète enfin, sans lassitude.

Hélas, ce qui ne sera pas jugé lors de ce procès, ce sont les conséquences de Srebrenica en Bosnie. C’est l’« œuvre » de Mladic, qui est aussi, au-delà des destins personnels, celle de Karadzic et de Milosevic. C’est la republika srpska (RS), soit un territoire gorgé de charniers offert par les diplomates occidentaux aux génocidaires, lors des Accords de Dayton-Paris. Sur ce territoire se trouve Srebrenica, mais aussi l’immense cimetière et le Memorial de Potocari, à 8 kilomètres de Srebrenica, face aux bâtiments qu’occupait le bataillon onusien…

Les ineptes accords de Dayton

En découpant la Bosnie en deux entités, ces accords ineptes ont scellé la partition ethnique d’un pays membre de l’ONU, organisant un partage des pouvoirs entre plus 14 parlements et 200 ministères. Dont celui de Milorad Dodik, Premier ministre de la RS, dont le seul propos est d’entraver toute réforme gouvernementale et de réclamer la séparation de la RS de l’autre entité bosnienne en vue de son rattachement à la Serbie. Il est soutenu dans cet objectif de façon récurrente par le président serbe Boris Tadic, par conviction grand serbe ou pragmatisme électoral.

Ainsi, grâce aux Accords de Dayton-Paris négociés avec Milosevic sur le sacrifice à venir de Srebrenica, c’est bien « l’œuvre de Milosevic » qui continue de s’accomplir sur le plan diplomatique, sans qu’aucun responsable occidental ne s’en offusque.

Souhaitons qu’à la lumière du procès de Ratko Mladic, les « erreurs » passées des Occidentaux soient assumées par nos nouveaux dirigeants, et que de réels changements soient enfin proposés à la Bosnie.

Afin que son sacrifice cesse enfin.

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