Le procès des viols de masse en RD Congo prend l’eau

Sur les 200 victimes de viols du village de Minova, seules 52 ont pu être auditionnées, faute de moyens financiers du tribunal. ©DR
10 mars 14 - Victimes ignorées, inculpés en liberté, le procès dit Minova, censé juger des militaires accusés de viols et de pillages, fait craindre que l’impunité perdure.

Goma, Taylor Toeka Kakala/ InfoSud - "Je me réveille souvent la nuit en hurlant, murmure Fatou*. J’ai toujours l’impression qu’il y a quelqu’un, dans ma chambre, qui va me faire du mal". Dissimilée sous un pagne noir pour ne pas être reconnue par la foule qui se presse au tribunal, la jeune congolaise, originaire de Minova dans l’est de la République Démocratique du Congo (RDC), témoigne pour la première fois des violences qu’elle a subi le 20 novembre 2012.

Vers 19 heures, Fatou a entendu des tirs non loin de sa maison. Elle s’est réfugiée à l’intérieur, mais rapidement, des soldats sont venus défoncer sa porte. Comment saviez-vous qu’il s’agissait de militaires ?", demande le juge. "Grâce aux lampes torches qu’ils tenaient à la main, j’ai pu entrevoir leur uniforme de l’armée congolaise", assure la jeune femme.

Sur le banc des accusés, ils sont 39 soldats à comparaître, depuis décembre 2013, devant la cour militaire de Goma. Tous sont accusés d’avoir commis pas moins de190 viols et 1’014 pillages entre le 20 et le 30 novembre 2012, alors qu’ils fuyaient Goma devant l’avancée des rebelles du M23. Lors de leur repli, ils ont opéré une véritable razzia dans les villages, surtout à Minova. Principales cibles : les femmes.

Ce procès, un des premiers du genre dans un pays qui subit une culture du viol presque endémique surtout dans l’est, la communauté internationale veut en faire un emblème. Alors non seulement elle le finance, mais elle a aussi mis la pression pendant un an sur Kinshasa pour qu’il ait lieu. L’enjeu est de montrer que la justice, même visant des cadres de l’armée congolaise, peut être rendue.

Officiers libres

Avec l’audition des victimes, fin février, le procès a été déplacé directement à Minova pendant une semaine. "Cette délocalisation, sur le lieu de vie des victimes, a permis de recueillir leurs témoignages. Déjà vulnérables, pour des raisons sanitaires ou financières, ces femmes ne pouvaient pas assumer un déplacement de plusieurs jours à Goma", explique Hema Mashukano, conseillère pour le programme contre les violences sexuelles pour l’ong Caritas Goma.

Pendant une semaine, les témoignages à charge contre les soldats se sont enchaînés, égrenant tous la même histoire. "Je n’ai pas crié quand j’ai été violé, car mon agresseur m’a ordonné de me taire", se souvient une victime. "Je pense avoir été abusée par le même homme durant trois jours, affirme une autre femme. C’était toujours la même voix ». Au départ, les 200 victimes déclarées devaient être entendues. Mais faute de moyens financiers, l’Etat congolais ne mettant pas la main à la poche, les juges ont dû se contenter d’interroger 52 victimes. Et ce n’est pas le premier couac de ce procès.

L’Association du barreau américain, qui défend les victimes, nourrit d’ailleurs de nombreuses inquiétudes. Déjà, des prévenus manquent à l’appel : seuls 35 des 39 accusés font face aux juges. Quatre ont été rappelés sur le front nord pour combattre les rebelles ougandais des ADF/NALU. Parallèlement, tous les officiers inculpés dans le procès, dont cinq haut-gradés, sont libres de leurs mouvements. Seuls les soldats de rang inférieur sont incarcérés à la prison centrale de Goma.

Certes, les avocats des femmes violées les avaient bien préparées pour leur audition publique. "Mais comment témoigner avec sérénité contre un prévenu-colonel qui peut venir le soir-même se venger ?", déplore Thomas d’Aquin Mwiti, président de la société civile du Nord-Kivu. Une région où, depuis 1997, l’ONG Synergie des femmes pour les victimes de violences sexuelles (SFVS) enregistre, chaque mois, 800 viols commis tant par des militaires que par des rebelles.

Appel pour un tribunal spécial

Thomas d’Aquin Mwiti a perdu foi en la justice congolaise pour sanctionner les auteurs de violences sexuelles. Aujourd’hui, il soutient l’instauration d’un tribunal spécial pour la RDC, et s’appuie sur la proposition de Stephen Rapp, ambassadeur-émissaire américain en RDC et ancien procureur du Tribunal spécial pour la Sierra Leone.

Destiné à juger des crimes graves, ce tribunal ouvrirait la possibilité de poursuivre aussi les étrangers, et donc les rebelles ougandais ou rwandais. D’après Mwiti, c’est la cause que viendront plaider les deux délégués du Nord-Kivu et du Sud-Kivu, devant le Conseil des droits de l’homme à Genève, le 25 mars prochain.

*Nom d’emprunt

Pour lire d’autres articles sur un des thèmes abordés ici, utiliser la fonction «  recherche avancée »
Chartes  |  Qui sommes-nous ?  |  Impressum  |  contact
Palais des Nations, Bureau S-84  |  Avenue de la Paix 8-14  |  CH-1211 Genève 10  |  T: +41 22 917 29 30  
réalisé par vocables.com avec Spip
sommaire le temps L´Orient-Le Jour Geopolitis swissinfo LE COURRIER rue 89 Slate Afrique ipsnews