Le fantôme de Norbert Zongo rattrape le Burkina Faso

Au même titre que Sankara, le journaliste assassiné Norbert Zongo est devenu un martyre aux yeux des Burkinabés. ©DR
10 avril 14 - Il y a bien eu déni de justice dans l’affaire du journaliste burkinabé assassiné en 1998, selon la Cour africaine des droits de l’homme. Ce verdict pourrait permettre de rouvrir le dossier, classé en 2006, et déstabiliser un peu plus le président Compaoré.

Bobo-Dioulasso, Caroline Lefebvre/InfoSud - « Ils vont payer pour ce crime. » Depuis cinq ans, le rappeur burkinabé Smockey enflamme les salles avec ce refrain dédié au journaliste Norbert Zongo, dont l’assassinat en 1998 reste impuni à ce jour. « La société n’a pas oublié, même si elle est un peu fataliste », estime le chanteur, star de la jeunesse locale, qui salue comme une « bonne nouvelle » le retour du meurtre de Zongo sur le devant de la scène, « sans se faire trop d’illusions sur la suite ».

Car cette affaire, au point mort depuis huit ans, vient de connaître un rebondissement qui fait la Une de la plupart des journaux du pays : le 28 mars, la Cour africaine des droits de l’homme et des peuples a estimé, dans un arrêt, que l’Etat burkinabé avait failli à ses obligations de traduire en justice les assassins du journaliste.

Saisie par le Mouvement burkinabé des droits de l’homme et des peuples (MBDHP) et les proches des victimes, cette institution, qui siège à Arusha, en Tanzanie, a pointé « un certain nombre de carences dans le traitement de cette affaire par la justice nationale » : la durée excessive de la procédure, des pistes d’investigation abandonnées, l’audition tardive des parties civiles huit ans après les faits…

Corps calciné

Le cas Zongo incarne, selon l’association Reporters sans frontières, « l’impunité qui entoure les crimes contre les journalistes sur le continent africain ». Le 13 décembre 1998, le corps de cette figure du journalisme d’investigation, directeur de l’hebdomadaire l’Indépendant, était retrouvé calciné dans sa voiture, avec celui de trois compagnons. Il enquêtait alors sur la mort suspecte du chauffeur de François Compaoré, frère et « conseiller spécial » du président de la République. Il se savait menacé.

La nouvelle provoque des manifestations monstres, menaçant le régime. Sous la pression, Blaise Compaoré est contraint de mettre en place une Commission d’enquête indépendante, qui conclut en 1999 que la mort de Zongo est liée à ses activités professionnelles et désigne « six suspects sérieux », tous membres de la garde présidentielle.

Finalement, un seul d’entre eux est inculpé d’assassinat, en 2001, mais il bénéficie d’un non-lieu en 2006 après la rétractation d’un des principaux témoins. Le dossier, en sommeil depuis lors, sera prescrit en 2016 en l’absence de nouvel élément.

« Lutte politique »

L’arrêt d’Arusha pourrait-il contraindre la justice nationale à le rouvrir ? Pour Me Bénéwendé Sankara, avocat de la famille Zongo, c’est une évidence : « L’arrêt conclut à la violation du droit des requérants à faire entendre leur cause par la justice. D’après le protocole qui a créé la Cour africaine, ratifié par le Burkina, l’Etat doit donc y remédier. »

Sans surprise, l’Etat burkinabé ne semble pas faire la même lecture de l’arrêt. L’un de ses avocats, Me Antoinette Ouedraogo, a contesté sur RFI la plupart des arguments de la Cour, l’accusant de faire un « mauvais procès » au Burkina.

« Au-delà de la lutte judiciaire, nous devons mener une lutte politique, prévenait Bénéwendé Sankara, par ailleurs président d’un des principaux partis d’opposition, en novembre, juste avant de partir pour le procès à Arusha. Il faudra peut-être passer par un changement politique pour que justice soit faite. »

Or le fantôme du journaliste pourrait contribuer à affaiblir un peu plus un président Compaoré déjà en difficulté. Au pouvoir depuis vingt-sept ans, « Blaise » a échoué à imposer son frère François comme dauphin, devant l’hostilité de la population envers celui dont le nom reste attaché à l’affaire Zongo.

Puis, quand il a laissé entendre qu’il pourrait modifier la constitution pour se représenter en 2015, il s’est trouvé heurté à un solide front de refus mêlant partis d’opposition et associations, rejoints en janvier dernier par des figures historiques de son propre parti. Le 18 janvier, ce sont même des dizaines de milliers de personnes qui manifestaient contre les velléités de prolongation du président. Du jamais vu depuis… l’assassinat de Norbert Zongo.

Qui gît dans la tombe de Sankara ?

Un autre spectre revient ces dernières semaines hanter le régime Compaoré : celui de l’ancien président Thomas Sankara, leader charismatique devenu une idole pour les jeunes du pays, voire du continent. Le tribunal de grande instance de Ouagadougou examine actuellement la demande de la famille de Sankara d’exhumer son corps pour effectuer des expertises ADN, car le doute pèse sur l’authenticité de sa sépulture. Le père de la révolution burkinabée avait été tué en 1987, lors du coup d’Etat qui porta Compaoré au pouvoir, dans des circonstances troubles qui continuent d’embarrasser son successeur. Mercredi, le tribunal a reporté pour la deuxième fois sa décision. Depuis une première plainte pour « assassinat » en 1997, aucune procédure concernant la mort de Sankara n’a pu aboutir.

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