Le Conseil des droits de l’homme enfin doté d’une mission au Darfour

Le Temps
Jody Williams
31 janvier 07 - Nations unies. Le mandat pour évaluer la situation sur place demeure imprécis. Les Occidentaux auraient souhaité une mission plus indépendante. Elle sera dirigée par Jody Williams, Prix Nobele de la paix en 1997.

Stéphane Bussard - Faut-il se réjouir ou faut-il désespérer de la mission chargée d’évaluer la situation au Darfour au nom du Conseil des droits de l’homme de l’ONU ?

Dirigée par Jody Williams, Prix Nobel de la paix en 1997 (lire ci-dessous), elle comprend en son sein la rapporteuse spéciale sur la situation des droits de l’homme au Soudan, l’Afghane Sima Samar. Mais aussi le parlementaire estonien Mart Nutt, membre de la Commission européenne contre le racisme et l’intolérance, Bertrand Ramcharan, ancien haut-commissaire aux Droits de l’homme par intérim. Deux ambassadeurs, le représentant du Gabon, Patrice Tonda, et celui de l’Indonésie, Makarim Wibisono, font aussi partie de la mission.

C’est là que le bât blesse. Les représentants occidentaux et d’Amérique latine au sein du Conseil des droits de l’homme souhaitaient une mission vraiment indépendante, comme celles qui sont mises sur pied par exemple dans les Territoires palestiniens. Aujourd’hui, l’ambassadeur français Jean-Maurice Ripert se dit déçu de ce deux poids deux mesures : « Nous sommes surpris par la méthode employée par le président du Conseil (ndlr : Alfonso de Alba). Nous avons raté une bonne occasion de mettre sur pied une mission forte composée de personnalités indépendantes. Ce n’est pas un bon message quant à la capacité du Conseil de sortir de la logique des groupes régionaux. »

La situation aurait pourtant pu être pire. Au départ, l’ambassadeur algérien avait proposé une résolution visant à recourir à cinq coordinateurs régionaux de l’ONU, tous des ambassadeurs. Idriss Jazaïry avait au préalable minimisé la tragédie du Darfour. Mais les pays occidentaux et d’Amérique latine ont fait bloc pour refuser cette proposition formulée au nom du groupe africain.

Cette rébellion a du coup rompu avec la domination du groupe Afrique et de l’Organisation de la conférence islamique qui ont mis la main sur le Conseil.

Si le rapport que présentera Jody Williams sera probablement de qualité, cet épisode est néanmoins inquiétant. Il a fallu en effet plus d’un mois pour se mettre d’accord sur cette mission pour un mandat imprécis. De plus, aucun rapporteur spécial par thème (personnes déplacées, droit à l’alimentation, viol de femmes, etc.) ne sera du voyage. D’où la remarque de cet observateur : « Certains Etats font tout pour écarter les mécanismes du Conseil. »

Voir aussi notre article 12/06

Jody Williams, une pasionaria contre la raison d’Etat

Richard Werly, Bruxelles

L’Américaine a imposé aux Etats l’interdiction des mines antipersonnel

Jody Williams connaît le côté obscur de la raison d’Etat. Celle que le Conseil des droits de l’homme a désignée pour présider sa mission de personnalités éminentes au Darfour s’est frottée à tous les gouvernements de la planète pour leur demander, dans les années 1990, une concession autant politique qu’humanitaire : bannir de leur arsenal les mines antipersonnel.

En mai 1993, lors de la seconde réunion à Genève de la campagne pour l’interdiction des mines (ICBL) constituée en 1992, cette universitaire américaine, née en 1950, fait trembler le système onusien et arrache de haute lutte le soutien de l’Unicef, premier pas vers une implication officielle plus large : « Personne n’y croyait. Nos interlocuteurs étaient des généraux, des hauts fonctionnaires obsédés par les questions de sécurité », se souvient Susan Walker, qui travailla à ses côtés. ICBL sera couronnée, en 1997, par l’adoption du Traité d’Ottawa d’interdiction des mines, puis par l’obtention du Prix Nobel de la paix.

La force de Jody Williams, face au gouvernement de Khartoum qui a tenté de faire obstacle à cette mission au Darfour, sera cette ténacité. Lobbyiste hors pair, professeur de droit à l’Université de Houston, cette pasionaria de la société civile a compris, sur le dossier des mines antipersonnel, que les administrations bougent seulement si leurs populations leur demandent de le faire.

Mille trois cents ONG composent ainsi, en 1997, la campagne ICBL lors de la signature du Traité d’Ottawa. Les 122 pays qui signent alors ce document ont tous connu une mobilisation associative sans précédent contre les engins de morts utilisés par leurs forces armées. Les agences humanitaires de l’ONU ont été enrôlées dans la campagne. « Elle a pratiqué la méthode de l’encerclement, se souvient un haut fonctionnaire français, en poste à l’époque au Ministère de la défense. ICBL a fait en sorte que nous nous sentions coupables. » Elle sut mobiliser contre les mines la princesse Diana. Elle va maintenant côtoyer, pour la défense du Darfour, l’acteur George Clooney.

Bien au fait des rapports de force politique, Jody Williams a, avant d’accepter de diriger la mission, bétonné le soutien de l’administration américaine au sein de laquelle elle a compté, lors du combat contre les mines, de solides alliés. Même si les Etats-Unis n’ont toujours pas signé le Traité d’Ottawa, tout comme la Chine ou la Russie…

« Jody a accepté cette tâche la tête froide », poursuit le haut fonctionnaire français. Elle peut, il est vrai, se targuer d’avoir, via ICBL, des relais à Khartoum : le Soudan a été le 140e Etat à ratifier, en 2003, le Traité d’Ottawa. Khartoum s’est engagé à détruire tous ses stocks de mines antipersonnel d’ici à la fin 2008. Au vu des crimes commis au Darfour par les milices progouvernementales Janjaweed, que quantité de témoins accusent d’utiliser des mines contre les rebelles et contre les civils, l’entrée en matière, pour la lauréate du Nobel, ne sera donc pas difficile…

L’Américaine est attendue à Genève à partir de lundi prochain pour une série d’entretiens de haut niveau avant son départ pour le Darfour.

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