La torture : un fléau encore trop toléré au nom de la sécurité

"La lutte contre la torture a une morale, une éthique et une dimension politique, et nous devons mener le combat sur ces trois fronts." Juan Méndez, rapporteur spécial des Nations unies sur la torture. Image : © apt.
10 novembre 11 - Juan Méndez est le premier Rapporteur des Nations Unies sur la torture à connaître cette violence de l’intérieur : il a lui-même été supplicié par la junte militaire en Argentine. Rencontre.

Sandra Titi-Fontaine/Infosud - A l’occasion du Forum mondial de l’Association pour la Prévention de la Torture les 10 et 11 novembre à Genève, l’avocat Juan Méndez, rapporteur spécial des Nations Unies sur la torture depuis 2010, pose un regard pragmatique sur une pratique encore bien répandue.

Quel état des lieux faites-vous de la torture dans le monde ?

Bien qu’elle soit clairement interdite dans le droit international, nous sommes loin de son abolition en pratique. A en juger les nombreux rapports reçus chaque jour, la torture se pratique de façon plus ou moins régulière dans environ la moitié des pays du monde. Et si l’on inclue les traitements cruels, inhumains et dégradants, cette estimation est bien plus élevée.

Vous qui avez connu la torture, voyez-vous un moyen plus efficace pour lutter contre ce fléau ?

Il existe plusieurs méthodes éprouvées de prévention de la torture. Nombre d’entre elles figurent dans les traités de droits humains et constituent des obligations solennelles des Etats. Mais il n’existe aucun tour de magie qui va définitivement éliminer cette pratique calamiteuse. Nous devons agir simultanément et en continu sur l’ensemble des méthodes disponibles : la poursuite judiciaire des cas de torture, des visites régulières des centres de détention, l’exclusion rigoureuses des déclarations obtenues sous la torture, etc.

Comment sensibiliser les Etats, surtout ceux qui se construisent comme certains pays arabes, pour gouverner sans avoir recours à ce châtiment ?

Il n’existe pas de relativisme culturel à l’égard de la torture. Tous les Etats doivent se conformer à la norme internationale et s’abstenir de torturer quelles que soient les circonstances, mais ils doivent aussi participer à la prévention. A cet égard, les sciences médico-légales montrent que les enquêtes sont toujours plus réussies avec des méthodes scientifiques que par la brutalité. Ce transfert de technologie n’est pas aussi cher qu’il puisse paraître. En outre, il pourrait prendre la forme d’une coopération « Sud-Sud », et ainsi ne serait pas perçu comme une obligation imposée par les pays développés.

Aborder la question sur le plan des droits de l’homme ne semble pas faire évoluer beaucoup la situation. Voyez-vous un autre moyen pour rompre avec un tel héritage ?

La lutte contre la torture a une morale, une éthique et une dimension politique, et nous devons mener le combat sur ces trois fronts. Les arguments juridiques sont simples : la torture est interdite aussi bien dans les lois internationales qu’en général dans le droit interne à chaque pays. L’argument moral repose sur la dignité humaine des personnes suspectées même des crimes les plus odieux, mais aussi et de façon encore plus impérieuse sur la nécessité de préserver la dignité des agents de l’Etat. L’argument politique pourrait être le plus difficile à contrer car il y aura toujours des raisons d’Etat pour justifier le recours au supplice. Il s’agit là d’opposer le choix d’un modèle de société décente, car pratiquer la torture ne peut qu’empoisonner de façon durable les relations d’un Etat avec ses administrés. Comme en Syrie : le temps viendra où les atrocités du régime seront poursuivies et sanctionnées, dans le pays ou devant une juridiction internationale.

Les USA, avec Guantanamo et la justification de la torture officialisée dans les fameux « mémos » de la police secrète, ont donné un très mauvais exemple au monde. Les dégâts sont-ils irréversibles ?

Cette politique - officiellement abandonnée par l’administration Obama début 2009 - a eu un effet très néfaste. Car d’autres Etats les ont publiquement suivis. Il faudra beaucoup de temps pour surmonter les pertes subies, en particulier parce que l’administration Obama a fait obstruction à toute tentative d’enquêter sur la prévalence de la torture dans cette « guerre contre la terreur ».
Cependant, le pire dommage repose sur le sentiment encore répandu dans l’opinion publique - et pas seulement aux Etats-Unis - que la torture est une pratique certes affreuse mais qu’il n’est pas possible de l’éradiquer. Et qu’aussi longtemps qu’elle arrive à des inconnus, c’est un prix acceptable à payer pour se sentir en sécurité.

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