La renaissance du débat public au Maroc

Café Littéraire avec le politologue Youssef Belal. Image : Café Littéraire. DR.
28 février 12 - Dans le royaume chérifien, les murs ont des yeux, des oreilles et des matraques. Des menaces qui ont longtemps justifié le rejet du discours politique par le citoyen lambda. Mais aujourd’hui, le printemps arabe balaie les feuilles mortes d’un passé répressif et relance les débats libres. Sans tabous ni limites.

Casablanca, Fedwa Misk/Infosud - Il est 20h. Au club de l’Union Sportive Marocaine (USM), quelque 150 Casablancais écoutent religieusement le discours de Youssef Belal. Le jeune politologue est venu débattre autour de son dernier livre Le Cheikh et le Calife , une sociologie religieuse de l’Islam politique au Maroc. Ici ou là, des rescapés du terrible embouteillage qui paralyse chaque jour la capitale économique se cherchent un siège sur la pointe des pieds. Dans l’auditoire, l’intensité est palpable : l’air se charge d’interrogations, les objections fusent.

Chacun se tient prêt à dégainer son opinion à la première occasion, et personne ne boude ce plaisir nouveau. Car dans un passé récent, la répression faisait la loi. Le mutisme était religion… Avortement, Palestine, Islam… « Je suis scotché par la qualité du débat, la liberté du ton », confie Omar Brouksy, le modérateur de la rencontre et ex-rédacteur en chef du Journal hebdomadaire, la publication la plus virulente envers le régime de Mohamed VI, avant sa « faillite ».

Frénésie contagieuse

Si l’on est encore loin de prétendre à l’affranchissement total de la parole dans l’espace public, nul doute que des bourgeons de liberté ont éclos avec l’avènement du Printemps arabe. Que ce soit dans un cadre littéraire, artistique ou politique, l’actualité intéresse et déchaîne toutes sortes de réactions. Parmi les plateformes de débat politique les plus fréquentées - dont l’entrée est presque toujours gratuite -, le Café Politis de Casablanca reçoit, dans l’espace de la Sqala, autant d’acteurs de la société civile que de politiques d’envergure. Les enjeux électoraux et les besoins de communication poussent désormais nombre de ministres à jouer le jeu de l’expression libre en public. Yasmina Baddou, l’ancienne ministre de la Santé, Moncef Belkhaya, précédemment ministre de la jeunesse et des sports, ou Nabil Benabdellah fraîchement nommé à la tête du ministère de l’Habitat… Tous sont passés par la tribune de La Sqala, affrontant les questions et les accusations d’une assistance sevrée de langue de bois. Une expérience insolite pour des politiques qui jusqu’alors se plaçaient au-delà de toute interpellation directe de la part du peuple.

Il y a comme une frénésie contagieuse : le débat politique a désormais envahi d’autres plateformes, comme celle de la culture. La compagnie de théâtre citoyen Dabateatr lui consacre une semaine spéciale chaque mois, qui voit s’alterner pièces de théâtre, concerts, lecture et discussions sur l’actualité. Selon Driss Ksikess, dramaturge et co-fondateur de la compagnie, « le Printemps arabe est la plus grande preuve de l’échec de la politique de répression menée par les gouvernants du monde arabe : l’exclusion ne pouvait qu’engendrer la révolte. D’où la nécessité immédiate de rétablir la connexion entre les citoyens ». Ce n’est pas l’équipe du Café Littéraire qui le contredirait. Kenza Sefrioui anime ce rendez-vous des amoureux des belles lettres depuis des années. « Depuis le lancement du Café littéraire, l’assistance est fidèle au rendez-vous. Les discussions se sont toujours caractérisées par une certaine liberté de ton et une maturité des interventions, remarque cette critique littéraire. Mais il est évident que le Printemps arabe a donné un coup de fouet aux agoras dans tout le pays ».

Le débat public s’est répandu à toutes les sphères sociales en se recentrant clairement autour des questions politiques et religieuses. Pour Hamza Mahfoud, figure emblématique du Mouvement du 20 février, c’est surtout un besoin d’information qui est à l’origine de cet engouement. Lui, qui a tenu des dizaines de conférences depuis l’éclatement de la révolution, s’est souvent retrouvé devant un auditoire partagé entre la curiosité, l’inquiétude et l’incompréhension. « Dans la plupart des débats à propos du M20 et de la situation politique au Maroc, les gens nous écoutent, nous posent des questions sur nos motivations et nos ambitions. Il arrive que l’on se fasse alpaguer par des Baltajis [mot égyptien qui s’est généralisé après le printemps arabe, désignant les pro-systèmes un peu larbins et souvent voyous qui s’attaquent aux résistants, ndlr] qui veulent s’en prendre à notre message (), mais dans la majorité des cas, l’intérêt du public est réel et surtout sincère », estime le jeune journaliste.

Stabilité de façade

Depuis les premières étincelles du Printemps arabe en Tunisie et en Egypte, les Marocains ont soutenu la révolution. Pourtant, pendant plusieurs mois, la stabilité du Royaume a fait croire au mythe de l’exception marocaine. Mais lorsqu’un premier groupuscule de jeunes internautes a lancé une pétition pour revendiquer une série de changements, dont l’instauration d’une monarchie parlementaire, les Marocains sont tombés de haut. Dans un pays où les murs ont des oreilles, les revendications sociales ont toujours été timides. Les plus enhardies d’entre elles sollicitaient la bénédiction du Roi pour se protéger de la répression. Cette atteinte à la « sacralité » de la monarchie a suscité l’indignation. Mais également pleins d’interrogations sur les motivations de cette transgression, ainsi que sur les sources « d’inspiration » de ce discours porté par des militants « beaucoup trop jeunes pour une telle profondeur ». Il s’est passé des mois avant que le Marocain lambda ne comprenne que cette jeunesse, certes issue pour la plupart d’un système éducatif branlant mais nourrie de ses lectures et de l’Histoire occultée des programmes scolaires, n’était pas manipulée de « l’extérieur ».

Un an après le 20 février 2011, le Maroc a réalisé une avancée considérable sur le plan de la perception citoyenne de la chose publique. Un regain de confiance chez le Marocain s’est accompagné d’un intérêt croissant pour les grandes questions conjoncturelles. Beaucoup de ceux qui venaient apaiser leur crainte pour la stabilité du pays, reviennent pour participer à la construction de la vision collective du Maroc de demain. « Nous n’avons pas eu de révolution à la tunisienne ou à l’égyptienne et je dis tant mieux, affirme Hamid N., professeur d’Histoire dans un lycée de Casablanca. Parce qu’ils sont loin d’en sortir gagnants. Alors que nous pouvons prétendre à une amélioration progressive de notre situation par la mobilisation de tous les citoyens grâce au débat public ».

Ces rencontres ont permis un grand saut en matière de conscience. Outre le fait de briser des tabous, elles facilitent l’implication d’intellectuels marocains, souvent jugés absent de l’espace public. Mais chaque médaille a son revers, et cette relative ouverture offre à d’habiles manipulateurs une tribune de choix pour des discours populistes et des fausses promesses. Se pose alors la question de la nécessité d’encadrer cette dynamique. « Mais nous ne pouvons pas cerner l’opinion publique sans l’étouffer et l’emprisonner de nouveau dans un schéma de pensée unique, ce qui briderait le débat au lieu de le canaliser », assure Amine B., étudiant en droit.

De nombreux observateurs se demandent si la liberté de ton, qui caractérise ce genre de rencontres, ne va pas régresser avec les multiples mesures répressives que continue de connaître la presse marocaine. Une inquiétude d’autant plus légitime que la censure revient en force et que des sites internet sont menacés de fermeture pour « désinformation ». Reste qu’aujourd’hui une seule chose est sûre : il n’a jamais été aussi bon de parler politique au Maroc.

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