La presse sud-africaine bâillonnée

25 novembre 11 - Face au risque de représailles, un hebdomadaire renonce à publier les passages déterminants d’un article dénonçant un proche du président Jacob Zuma d’avoir touché des commissions.

Lu dans Le Courrier

En première page, une photographie de Mac Maharaj, porte-parole du président Jacob Zuma, barrée d’un bandeau noir arborant le mot « censuré », et un éditorial passé au caviar : la dernière édition de l’hebdomadaire Mail and Guardian témoigne des soubresauts qui agitent de plus en plus la presse sud-africaine. Les conflits entre le journalisme d’investigation et le pouvoir font craindre le retour d’un musellement des médias tel qu’il existait jusqu’à la fin des années 1980, durant les états d’urgence de l’apartheid.

Le message du Mail and Guardian est clair : la rédaction est en possession de documents officiels dont le contenu prouverait que M. Maharaj a menti à la commission d’enquête de l’unité judiciaire des Scorpions sur des rétrocommissions qu’il aurait touchées de la part du groupe d’armement français Thomson-CSF, dans le cadre plus général de ce scandale qui hante les plus haut niveaux de l’ANC depuis 1999.

Autocensure

Mais la menace de poursuites au pénal si les documents compromettants étaient publiés ont forcé l’hebdomadaire, sur avis de son avocat, à censurer les passages clés.

Or M. Maharaj est une personnalité politique déterminante, qui fait partie de l’équipe ayant permis à M. Zuma d’arriver tant bien que mal à la tête de l’ANC pour accéder à la présidence du pays en 2009 : « Il a aussi été dès le début mêlé aux relations personnelles, politiques et d’affaires qui ont été au cœur des accusation de fraudes et de corruption auxquelles le président [Zuma] a dû faire face jusqu’aux moments où elles ont été abandonnées dans des circonstances controversées en 2009. » L’unité d’investigation des Scorpions a en effet été démantelée brutalement pour empêcher les enquêtes d’aboutir à des poursuites en justice et de compromettre l’élection de Jacob Zuma.

Le cas du Mail and Guardian rappelle que la menace de mesures de rétorsion juridiques contre la presse dans un cas touchant à l’intérêt public – corruption au plus haut niveau, documentée par une enquête judiciaire étouffée pour raison politiques – est de fait une mesure de censure. Pis, cette situation qui porte préjudice à la liberté de la presse, au journalisme d’investigation, et à la défense des intérêts de l’opinion publique, vient de s’aggraver avec un autre développement : mardi 22 novembre, la majorité ANC du parlement a approuvé un projet de loi sur « la protection de l’information », connu aussi sous le nom de « Loi du secret ». Le texte doit encore être signé par le président Jacob Zuma pour devenir texte de loi à part entière.

Mesures dissuasives

Les mesures annoncées sont draconiennes : des peines allant jusqu’à vingt-cinq ans de prison pour toute personne qui détient et/ou publie des informations classées confidentielles par l’Etat. La prérogative de telle classification va jusqu’aux échelons les plus bas de l’administration publique. Absence de clause sur la défense de l’intérêt public dans le cas de « fuites » portant sur de graves cas de corruption, voire de crimes, commis dans les rangs de l’Etat.

Le bureau de l’ex-président Nelson Mandela a signalé son rejet d’un texte qui va à l’encontre de la liberté d’expression. De son côté, la Confédération des syndicats sud-africains (COSATU), alliée de l’ANC, a l’intention de mener la bataille juridique jusqu’au niveau de la Cour constitutionnelle. Membres de la société civile et ONG ont quant à eux commencé à revêtir le tee-shirt noir du deuil de la liberté de la presse.

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