La désillusion des homosexuels tunisiens

Comme dans la quasi-totalité des pays musulmans, l’homosexualité est encore condamnée par la loi. Photo : © FDI
13 janvier 12 - Réprouvés par la société et condamnés par la loi, les gays ont soutenu la révolution. Un an après, ils retournent dans l’ombre avec le tournant islamiste pris par le pays.

Tunis, Fethi Djebali/InfoSud - « Arrestation de deux malades atteints d’homosexualité passive ». Pour Adem, ce titre d’un article paru sur les pages judiciaires d’un grand journal de la place, résume la situation éternelle des gays tunisiens. Attablé à l’intérieur du bar d’un hôtel, ce jeune de 23 ans ne fréquente que les quelques lieux de la capitale connu pour être gay-friendly. « Entre rejet de la société et couperet de la loi, on se démène comme on peut entre membres de la communauté », confie-t-il, amer.

Comme dans la quasi-totalité des pays musulmans, l’homosexualité est encore condamnée par la loi. Vieux d’une cinquantaine d’années et reconduit après l’indépendance du pays, ce texte prévoit jusqu’à 3 ans de prison pour un simple soupçon d’homosexualité. « Toutes les lois ont évolué sauf celle-là », regrette Adem.

Pour y survivre, les gays jonglent avec la législation mais aussi les mentalités. « Il n’est pas rare qu’un homosexuel épouse une lesbienne sur le papier, mais que chacun vive sa sexualité avec un autre partenaire, explique-t-il. Si depuis l’avènement d’internet, les rencontres sont plus faciles, les coming-out restent rares, voire inexistants ».

Coming-out politique

Le 14 janvier 2011, comme tous les Tunisiens, les homosexuels sont descendus dans les rues de Tunis essuyer les tirs lacrymogènes et réclamer la fin de la dictature. « Nous avons tenu à marquer notre présence pour l’Histoire, et aussi parce que nous partageons le ras-le-bol des autres citoyens », se souvient Adem. Un véritable coming-out politique de la communauté gay tunisienne, qui se poursuivra après la chute du régime dictatorial et se traduira par un passage de ses membres de la discrétion à l’activisme, surtout sur internet : création de groupes Facebook réclamant le droit à la différence, lancement d’une webradio, et multiplication des blogs (LGB3T, Etkalem, L.G.B.T.T.).

« On s’est dit que c’était le temps de la visibilité et le moment où jamais de faire entendre notre voix », souligne Ziko, homosexuel et travesti. « Avant, la plupart des homosexuels vivait leur sexualité très discrètement et les travestis ne sortaient que la nuit. C’est un choix dur à assumer. Dans mon cas, j’ai fini par perdre la solidarité de ma famille et j’ai été contraint de me prostituer pour survivre ». Durant la période post-révolution, les drapeaux arc-en-ciel (symboles des lesbiennes, gays, bi et transgenres) fleuriront dans les marches et autres manifestations en faveur de la laïcité.

Mais depuis les élections du 23 octobre dernier, qui ont vu la victoire du parti islamiste Ennahda comme première force politique du pays, les anciennes peurs de la communauté homosexuelle ont rejailli, obligeant ses membres à se retrancher dans un carcan où se mêlent la discipline, la prudence et la plus extrême discrétion. « C’était la désillusion complète. D’autant qu’aucun parti, parmi la centaine en lice, ne voulait s’aventurer sur la question des libertés sexuelles. Aujourd’hui avec la montée des islamistes, l’avenir est très incertain. Tout le monde se terre, remarque Adem. La plupart d’entre nous ont voté pour les modernistes, mais d’autres ne se sont même pas rendus aux urnes, déçus qu’aucun parti politique n’affiche une position claire sur la question homosexuelle. »

Le cinéma comme échappatoire

Face à l’hostilité des médias et le peu de courage des politiciens, le cinéma s’impose comme le porte-parole par excellence de la cause gay en Tunisie. Forts de leur réputation de briseurs de tabous, les cinéastes locaux restent les seuls, dans le pays, à évoquer l’homosexualité. Certains films y sont même complètement consacrés, comme « Le Fil » , de Mehdi Ben Attia. Sorti en 2010 et bien que tourné en Tunisie, il n’y a jamais été projeté.

Signe peut être d’un renouveau, le long-métrage « Histoires tunisiennes », qui raconte l’histoire d’une femme découvrant accidentellement l’homosexualité de son mari, est à l’affiche de deux salles à Tunis depuis ce début janvier. « Comme pour beaucoup d’autres tabous, le cinéma a cette capacité magique de briser la spirale du silence », analyse Nada Hfaiyedh, sa réalisatrice. « Il faut cesser de stigmatiser cette question et la sortir du non-dit », ajoute Nada. Pour les gays tunisiens l’autorisation de projection du film est déjà, en elle-même porteuse d’un message d’espoir.

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