Turquie : la dérive autoritaire du « sultan »

Recep Tayyip Erdogan exige la fin des manifestations. (© DR)
7 juin 13 - Orgueilleux, coupé de l’opinion, le premier ministre Recep Tayyip Erdogan est convaincu d’avoir été choisi par Dieu pour diriger la Turquie. Il concentre sur sa personne toutes les frustrations. La colère de la rue depuis une semaine marque une rupture.

Par Sylvie Arsever/Le Temps - Les manifestations, il connaît. Sa marche en avant politique s’est opérée dans un contexte d’opposition féroce de la part du camp laïc. Cette mobilisation un peu trop disciplinée pour être entièrement spontanée n’a pas empêché Recep Tayyip Erdogan de s’installer à la tête du pouvoir en maître quasi absolu, conforté par une infiltration de tout l’appareil d’Etat par les islamistes, et une faveur populaire non démentie depuis dix ans.

Aujourd’hui toutefois, les choses sont un peu différentes. La fièvre qui secoue un nombre croissant de villes turques depuis une semaine est montée de façon inattendue, alors que tout avait été mis en place pour décourager la contestation : mainmise sur des médias rachetés ou intimidés, accusations de complot et poursuites judiciaires tous azimuts contre les opposants, les sceptiques et les curieux. Et dans l’assemblage hétéroclite de protestataires figurent, aux côtés de la gauche et des laïcs, des compagnons de route déçus et une majorité de jeunes gens qui sortaient de l’enfance lorsque le Parti de la justice et du développement (AKP) est arrivé au pouvoir. Des jeunes adultes qui n’ont donc rien connu d’autre que son règne moralisateur et autoritaire mais, portés par la démocratisation réalisée dans le cadre du rapprochement européen et par l’ouverture économique, aspirent profondément, note Ahmet Insel, professeur de sciences politiques à l’Université Galatasaray d’Istanbul, à un changement de style politique.

Cela, le « sultan » comme on le surnomme depuis son passage à la mairie d’Istanbul dans les années 1990, ne semble pas le comprendre. Il a recouru à sa riposte habituelle, taxant les manifestants d’extrémistes manipulés de l’extérieur, évoquant même un complot militaire. Puis il s’est envolé pour le Maghreb, comme si de rien n’était. Une tactique, note toutefois Dorothée Schmid, responsable du programme Turquie contemporaine à l’Institut français des relations internationales, qui est peut-être sage : susceptible, volontiers emporté, le premier ministre aurait eu sans doute beaucoup de peine à éviter l’affrontement frontal. Lui parti, le vice-premier ministre Bülent Arinç et le président Abdullah Gül ont pu jouer l’apaisement.

Mais il est resté au centre du cyclone. Il concentre sur sa personne tous les énervements, l’écrasante majorité des slogans, et c’est sa main que tous désignent derrière les mesures qui ont mis le feu aux poudres. La loi interdisant la vente d’alcool passé 22 h, l’aménagement contesté de la place Taksim à Istanbul, la décision de donner au troisième pont à construire sur le Bosphore le nom du Sultan Selim 1er, l’ennemi juré de la minorité alévie qu’il a activement persécutée… A chaque fois, c’est lui personnellement qui décide, qui apparaît et justifie. Et à chaque fois, le contexte est celui d’un affrontement culturel de plus en plus ouvert avec la partie éclairée et laïque de la société turque.

Né dans un quartier populaire d’Istanbul, il s’est formé politiquement, rappelle Dorothée Schmid, dans un parti islamo-nationaliste extrémiste, Milli Görüs, en butte aux attaques du pouvoir kémaliste. Il y a développé une culture de l’affrontement et aussi le ressentiment durable de ceux qui sont rejetés en périphérie. Un ressentiment qu’il sait partager avec une partie non négligeable de la population anatolienne conservatrice, qui forme le cœur de son électorat et qu’il a aussitôt invoquée face aux contestataires, donnant à entendre qu’il retenait la juste colère de partisans plus nombreux.

Son pouvoir s’exerce souvent comme une revanche, et l’aménagement de la place Taksim s’inscrit dans ce processus. Lieu privilégié des manifestations de gauche, cette place située en plein cœur du quartier européen de Beyoglu abrite le monument élevé en 1928 en l’honneur de la République kémaliste à laquelle Recep Tayyip Erdogan ne dissimule que difficilement son hostilité, et débouche sur l’avenue de l’Indépendance, haut lieu de la vie nocturne stambouliote où affluent la jeunesse locale et les touristes venus goûter le charme de ses ruelles adjacentes débordantes de bistrots dans une ambiance aussi cosmopolite que peu islamiste.

Situé de l’autre côté de la place, le projet d’aménagement contesté ne supprime pas seulement un des seuls parcs de la ville. Il prévoit la construction d’un bâtiment qui doit reprendre la forme supposée d’une ancienne caserne ottomane dont la mémoire est liée à une contre-révolution avortée contre le gouvernement Jeunes-Turcs en 1909. A l’intérieur, il est prévu d’installer un de ces centres commerciaux géants dont les entre¬preneurs proches de l’AKP ont parsemé la ville à grand renfort de stuc et qui font le bonheur d’un autre type de touristes : les visiteurs débarqués, tout tchador au vent, d’Iran et des pays du Golfe. Pour un Turc habitué à un pouvoir suffisamment opaque pour devoir être décodé en permanence, c’est on ne peut plus clair.

L’action de Recep Tayyip Erdogan ne se limite bien sûr pas au lancement de projets immobiliers qui enrichissent ses amis politiques. Et derrière l’insatisfaction suscitée par son style de gouvernement, certains discernent une inquiétude liée à un autre de ses choix : le soutien apporté à l’opposition syrienne dans un conflit qui risque d’empoisonner les relations entre communautés du côté turc de la frontière, où cohabitent des arabophones, des Kurdes, des Alévis, pratiquants d’un islam rationaliste et mystique qui, même de loin, n’est pas sans rappeler celui des alaouites syriens, et une majorité sunnite turcophone.

A ce stade, ce n’est qu’un arrière-fond, mais il pointe une autre contradiction du premier ministre : lorsqu’il évoque – il le fait volontiers – le passé ottoman, c’est souvent pour vanter la coexistence entre communautés que l’Empire avait réalisée sous la bannière de l’islam. Sa pratique en la matière, influencée par sa préférence marquée pour l’islam sunnite dans lequel il a été élevé, est toutefois nettement moins concluante, même s’il semble avoir réussi à pacifier au moins temporairement les relations avec les Kurdes – dont l’abstention prudente dans les troubles actuels est soulignée de toutes parts.

Parmi les dépêches diffusées en 2010 par WikiLeaks se trouvait - notamment un portrait sans complaisance brossé par l’ambassadeur des Etats-Unis Eric Edelman six ans plus tôt. Outre sa méfiance envers les femmes – qu’il préfère voire voilées et occupées à faire des enfants –, le diplomate soulignait ¬plusieurs traits de caractère du « sultan » qui restent d’une éclairante actualité.

Orgueilleux, convaincu d’avoir été choisi par Dieu pour mener son pays, ce dernier démontrait, pour le diplomate, « une tendance à la solitude autoritaire qui l’empêchait de constituer un cercle de conseillers forts et avisés, de s’assurer un important flux d’informations fraîches et de développer une communication efficace entre la tête du parti, le gouvernement et les groupes parlementaires ».

Pour Cengiz Aktar, professeur de sciences politiques à l’Université Bahçisehir, à Istanbul, cette « solitude de l’autocrate » est la cause principale des événements. Coupé de l’opinion, devenu incapable d’en saisir les humeurs, investi d’un projet social paternaliste qu’il s’applique à imposer en utilisant sa légitimité démocratique comme une arme contre les minorités, le premier ministre a activement alimenté une exaspération qui, radicalisée par la répression féroce des premiers jours, s’étend même dans le cercle de ses partisans.

Cette exaspération, estiment tous ceux que nous avons interpellés, marque une rupture : le pouvoir quasi absolu que s’était taillé le premier ministre est fissuré. Mais les scénarios selon lesquels cette rupture pourrait se concrétiser sont beaucoup moins clairs. Car Recep Tayyip Erdogan n’est pas seulement un homme seul au sein de son parti. Il manque aussi singulièrement d’adversaires crédibles.

Laminée par son affrontement avec lui et incapable de sortir d’une sclérose incapacitante, la principale formation d’opposition, le Parti républicain du peuple, semble hors d’état de canaliser les mécontentements. Porteur possible des idéaux démocratiques que le pouvoir malmène toujours plus ouvertement, le Parti pour la paix et la démocratie reste avant tout une formation kurde. Et c’est plus près de lui que certains discernent une semi-alternative encore très incertaine.

L’éminence grise de la politique turque, l’imam exilé Fethullah Gülen, dont la secte est réputée pouvoir assurer quelques millions de voix au candidat de son choix, prend toujours plus clairement ses distances d’avec la dérive autoritaire du premier ministre. C’est également ce que fait, depuis plusieurs mois, le président Abdullah Gül, réputé proche du mouvement. Mais, pour le moment, des deux hommes, le plus fort semble bien rester Recep Tayyip Erdogan.

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