La catastrophe japonaise ravive la peur du nucléaire

13 mars 11 - Après le séisme et le tsunami dévastateurs, le Japon doit maintenant faire face à une menace nucléaire sans précédent. Choquée, la presse suisse s’interroge sur la portée de la tragédie et sur les conséquences qu’elle pourrait avoir sur le débat énergétique en Suisse.

Samuel Jaberg, swissinfo.ch - « La peur d’un nouveau Tchernobyl », « le choc atomique », « l’accident atomique tient le Japon en haleine », « le Japon au bord d’un désastre atomique ». A l’unisson de la planète, la Suisse s’est réveillée dimanche sous le choc des derniers événements survenus au Japon. Et la presse en fait évidemment ses gros titres.

Car depuis samedi, le monde redoute qu’au gigantesque séisme survenu dans le nord-est du Japon vendredi s’ajoute une catastrophe nucléaire majeure.

Un nouveau Tchernobyl ?

Va-t-on faire face à un nouveau Tchernobyl, comme le craignent plusieurs experts, américains notamment ? Dans le journal Sonntag, Georg Schwarz, expert au service de la Confédération, se veut prudent. « L’accident de Tchernobyl était d’un facteur 100 fois supérieur à celui du Japon ». En effet, les types de réacteurs utilisés dans les centrales japonaises sont très différents de ceux du drame de 1986. « Au Japon, les réacteurs possèdent tous une enveloppe de protection. La question décisive sera de savoir si elle va résister », se demande Georg Schwarz.

Dans la Zentralschweiz am Sonntag, Walter Wildi, professeur à l’université de Genève, estime toutefois que les autorités japonaises tentent de minimiser l’incident. « Les autorités maintiennent la menace nucléaire à un bas niveau, mais elles ont pris en même temps des mesures de sécurité de plus en plus élevées. Elles ont d’abord enjoint la population à rester à la maison, puis ont évacué les personnes dans un rayon toujours plus large. Cela démontre qu’elles n’étaient pas certaines de contrôler la situation ».

« On n’évacue pas dans un rayon de 20 km à la légère, juste pour un incident. Cela montre que c’est un accident très grave », ajoute Markus Zürcher, chef du centre de compétences radioprotection au laboratoire bernois de Spiez, dans le Matin Dimanche.

« Des figurants impuissants »

Si les incertitudes quant à l’évolution de la situation au Japon étaient nombreuses dimanche matin, certains éditorialistes tirent déjà les conséquences de cette catastrophe. Entre crainte et désemparement, ils en voient déjà le nouveau symbole de la fragilité de nos sociétés technologiques.

« C’est arrivé, dans un pays qui possède les centrales nucléaires les plus sûres du monde. Ca paraît impossible. Comme la crise financière de 2008/2009. Impossible, comme la chute de Moubarak et la révolte contre Kadhafi. Beaucoup de choses paraissent impossible : les catastrophes climatiques, l’effondrement d’Internet, le retour de l’hyperinflation, la fin des ressources pétrolières… », écrit l’éditorialiste du journal Sonntag.

Le Blick se veut encore plus alarmiste, usant d’une tonalité franchement apocalyptique. « Soudain, nous ne sommes plus que des figurants impuissants. Des figurants qui pleurent sur leur impuissance. Peut-être fâchons-nous déjà trop notre terre ? (…) Nous avons besoin de toujours de voitures plus rapides. Nous avons besoin de toujours plus de centrales nucléaires. Nous faisons ce que nous voulons. (…) Tant que ça va bien. Seulement, ça ne peut pas bien aller. Le Japon a une nouvelle fois démontré où sont nos limites. Combien d’avertissements avons-nous encore besoin ? Combien la terre supportera-t-elle encore de notre part ? »

Des questions en Suisse

A court terme, la catastrophe japonaise aura des conséquences directes sur le débat énergétique dans les pays qui ont basé leurs activités économiques sur le nucléaire, estiment les journaux de dimanche. « L’accident dans la centrale de Fukushima n’est pas seulement un désastre pour le Japon. Il touche l’ensemble de la branche de l’atome, et cela juste au moment où elle parle avec plein d’enthousiasme d’une renaissance de l’énergie atomique », écrit la SonntagsZeitung.

« Les compte-rendus de la catastrophe, qui oscillent entre tonalité apocalyptiques et impuissance, démontrent à quel point le débat sur le nucléaire a une portée mondiale », rappelle la NZZ am Sonntag. En Suisse aussi, où comme le souligne le journal zurichois, des entreprises électriques planifient la construction de deux nouvelles centrales dans les années à venir.

« La possibilité que de tels événements se reproduisent de la même manière en Suisse sont faibles. Cependant, les questions qui se posent autour de la sécurité des centrales planifiées sont absolument justifiées. Sans réponse honnête et complète, le peuple va difficilement approuver la construction de nouvelles centrales nucléaires », écrit encore la NZZ am Sonntag.

Le président du Parti socialiste suisse, Christian Levrat, s’est engouffré dans la brèche, demandant le gel immédiat des plans de construction des nouvelles centrales nucléaires. Les Verts vont encore plus loin, et exigent que le Conseil fédéral revienne sur sa décision d’autoriser la centrale bernoise de Mühleberg à poursuivre sa production sans limite de temps. Le député Vert Geri Müller rappelle à l’Agence télégraphique suisse (ATS) que la Suisse a aussi vécu des tremblements de terre, à l’instar de celui de force 7 il y a 600 ans. « Nos moins vieilles centrales nucléaires résisteraient sans dommage à un séisme de force 5, mais pas Mühleberg ou Beznau »

Même les partisans doutent

Une récupération qui n’est pas du goût du Matin Dimanche, pour qui les déclarations des partis de gauche « frisent l’indécence ». « Pour les antinucléaires, l’occasion était trop belle pour la laisser filer. (…) Les Verts et les socialistes le savent. Et même si la gauche décrie le procédé quand il est utilisé par l’UDC, elle saura sans problème se servir de l’émotion suscitée par les images et témoignages qui nous parviennent du Japon pour tenter de rallier les gens à sa cause ».

Cet accident nucléaire donne pourtant à réfléchir même les plus fervents défenseurs de l’atome suisse. Dans le journal Sonntag, le sénateur soleurois Rolf Büttikofer, membre du Conseil d’administration de la centrale nucléaire argovienne de Leibstadt, se dit « choqué » par les événements du Japon. Il estime qu’il faut procéder à une « nouvelle évaluation des risques », et qu’il serait faux de croire qu’il ne pourrait rien se passer de tel en Suisse.

« Nous ne pouvons pas simplement retourner à l’ordre du jour, comme si de rien n’était. Si nous arrivions à la conclusion que les risques de l’énergie atomique sont devenus trop importants, nous devrons renoncer à la construction de nouvelles centrales nucléaires en Suisse », affirme-t-il.


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Une triple catastrophe

Dévastation. La côte nord-est du Japon a été dévastée vendredi par un séisme de magnitude 8,9, suivi d’un tsunami. Le bilan est encore très incertain. Il pourrait y avoir plus de 10’000 morts dans la seule préfecture de Miyagi, qui compte 2,3 millions d’habitants, l’une des régions les plus touchées par le séisme.

Secours. Des millions de rescapés se retrouvent sans eau potable, sans électricité et nourriture appropriée le long de la côte. Le gouvernement japonais a déjà déployé 100’000 soldats dans la zone, mais semble débordé par la catastrophe.

Aide. Les premières équipes de secours envoyées par l’Australie, la Nouvelle-Zélande, la Corée du Sud, la Suisse, le Royaume-Uni, la France ou les Etats-Unis sont arrivées dimanche au Japon.

Nucléaire. Au niveau de la menace nucléaire, l’inquiétude se concentre autour de la centrale de Fukushima, située dans le nord-est du pays, à 250 kilomètres de Tokyo, où une explosion s’est produite samedi dans le réacteur numéro un.

Inquiétude. Dimanche, l’inquiétude grandissait à nouveau suite à l’annonce d’un nouveau risque d’explosion. Les fonctions de maintien du niveau du liquide de refroidissement du réacteur no3 étaient « en panne », ont expliqué les autorités japonaises, affirmant qu’il était possible qu’un processus de fusion se soit déclenché dans les réacteurs 1 et 3.

Evacuation. La compagnie Tepco, exploitante de la centrale, persiste à dire qu’il n’existe pas de menace immédiate pour la vie humaine. Toutefois, les autorités japonaises ont ordonné samedi l’évacuation de 140’000 habitants dans un rayon de 20 km autour de la centrale.

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