La Roumanie, porte de sortie de l’enfer pour des milliers de réfugiés

13 février 12 - A l’ouest de la Roumanie, le Centre de transit en régime d’urgence de Timisoara accueille des centaines de réfugiés en provenance de zones de conflits. Cette structure mise en place en coopération avec les Nations Unies est unique au monde. Pendant quelques mois, elle aide les naufragés des guerres à reprendre pied et à se préparer une nouvelle vie.

Mihaela Carbunaru, de retour de Timisoara/InfoSud - Avant novembre dernier, Aseb ne savait même pas placer la Roumanie sur une carte. Aujourd’hui, ce jeune Erythréen voit dans ce pays, pourtant à l’opposé de sa culture et de ses traditions, un tremplin vers une nouvelle vie. A 29 ans, Aseb est arrivé au centre de transit d’urgence pour les réfugiés, situé à Timisoara dans l’ouest du pays, après avoir échappé deux fois à l’enfer. Il a d’abord fui le service militaire forcé dans son pays natal, d’une durée illimitée. Installé en Lybie, il est alors devenu la cible de la population dès les débuts de la révolte contre Kadhafi : comme la plupart des sub-sahariens, on le soupçonnait d’être un mercenaire à la solde du raïs. Plusieurs africains ont d’ailleurs été torturés, voire tués.

Obligé de fuir les violences, il a encore pris la route de l’exode pour atterrir dans le camp improvisé de Choucha, à la frontière tuniso-libyenne. Un quotidien violent, où la survie ne tient qu’à un fil. Et puis un jour, le mot « évacuation » est prononcé : ce sera la Roumanie, avec sa femme et son enfant. Mais la peur est encore tenace, les blessures toujours douloureuses. Il n’ose d’ailleurs pas révéler son identité complète. « La situation à Choucha était terrible. Ici je suis enfin en sécurité, j’étudie l’anglais et mon enfant profite de tout ce qu’on peut lui offrir », confie-t-il avec pudeur. Mais bientôt sa vie va radicalement changer : dans un mois, il partira s’installer en Hollande.

« On parle de destins, pas de chiffres »

A Timisoara, les histoires se croisent dans un va-et-vient permanent. Quelques 65 réfugiés occupent actuellement les lieux, mais 200 places sont disponibles. En fonction de l’actualité, le centre se remplit puis se vide. En ce début 2012, la plupart des pensionnaires sont d’origine érythréenne, et tous attendent leurs documents pour repartir vers de nouveaux horizons. Grâce aux volontaires des ONG « Salvati Copiii » (Sauvez les enfants) et de « Generatie Tanara » (Jeune génération), Aseb et sa famille apprennent l’anglais et suivent des cours pour s’acclimater à la société qui va les accueillir.


Dans la salle de cours, plusieurs réfugiés apprennent l’anglais pour se familiariser avec leur nouveau pays d’adoption, qui est bien souvent les Etats-Unis.
© Mihaela carbunaru/InfoSud

Gérée de façon conjointe par le HCR (agence des Nations Unies pour les réfugiés), l’Office Mondiale pour les Migrations (OIM) et l’Office roumain pour l’immigration, la structure accueille les réfugiés pour une période maximale de 6 mois, avant leur relogement souvent aux Etats-Unis, en Grande-Bretagne, aux Pays-Bas ou en Suède. Tout dépend des accords internationaux avec chaque pays, le HCR privilégiant aussi le regroupement familial quand il est possible. Pour faciliter l’insertion sociale.

Chaque minute dans le monde, huit personnes sont obligées de quitter leurs maisons pour échapper aux conflits et aux persécutions, selon les statistiques des Nations Unies. Mais derrière ces chiffres se cache une histoire à connaître. Souvent par l’intermédiaire d’un interprète, ce qui demande du temps et de la patience. « L’année dernière nous avons surtout accueilli des réfugiés d’Afrique du Nord, suite au conflit en Libye. En ce moment, nous travaillons avec deux groupes d’Erythréens : l’un vient du camp de Choucha, l’autre a été évacué de la Tanzanie. Nous avons aussi un troisième groupe composé de Somaliens et d’Ethiopiens évacués d’un camp provisoire à la frontière entre la Libye et l’Egypte », explique Camelia Nitu, la coordinatrice du centre et représentante sur place du HCR. Avant d’ajouter : « Mais on parle avant tout de destins, pas de chiffres ».


Une jeune mère éthiopienne joue avec son fils dans la cour du centre, et chacun découvre des plaisirs simples jusque-là impossibles.
© Mihaela carbunaru/InfoSud

Espace humanitaire élargi

Au total, environ 900 personnes ont transité par le centre depuis sa création en 2008 et 9 enfants y sont nés. Le choix de cette région n’a pas été aléatoire. « Près de 27 nations et ethnies différentes vivent ensemble dans cette ville, un fort esprit de tolérance s’est développé », témoigne le directeur du centre, Filimon Pitea. Timisoara a été désignée pour héberger cette structure unique dans le système onusien d’abord parce qu’elle dispose d’un aéroport international et d’un centre universitaire ayant formé beaucoup de demandeurs d’asile, notamment arabes, qui ont ensuite intégré le milieu local. D’où une grande ouverture d’esprit à l’échelle régionale.

L’aménagement du centre a coûté 900’000 euros, dont le tiers a été financé par l’Etat roumain. Et son bon fonctionnement enorgueillit les politiques du pays, qui y voient « un modèle au niveau international », selon le Premier ministre roumain, Emil Boc. Une chose est sûre : avec l’implantation de ce centre en Roumanie, les frontières de l’espace humanitaire se sont élargies, et contribuent à faire exister tant bien que mal le pays sur la scène internationale. Des dizaines de visites diplomatiques ont lieu tous les ans et le préfet de Timisoara, Mircea Bacala, expose soigneusement dans son bureau le message du président américain, Barack Obama, qui a salué cette initiative humanitaire : « Nous sommes très contents de ce qui se passe à Timisoara. Il s’agit d’un acte de compassion et de générosité qui marque une évolution sur la voie de la démocratie en Roumanie, 20 ans après la révolution contre le communisme ».

Cohabitation parfois difficile

A l’intérieur du centre, l’ambiance est calme et l’hygiène respectée. Mais cela n’a pas été toujours le cas. « Il y a des groupes ethniques avec des sensibilités et des cultures tellement différentes que ce n’est pas toujours évident de faire cohabiter tout le monde, ou de leur faire accepter leur situation de réfugié, explique l’ex-directeur, Constantin Daminescu. Je me souviens qu’avec les Palestiniens cela a été plus difficile par exemple ». Un bâtiment est réservé aux femmes, un autre aux hommes. Les espaces communs sont les salles pour le sport, l’espace pour internet et les cours, ainsi qu’un cabinet médical.

« Parfois, les réfugiés ont vécu des évènements tellement atroces et difficiles, qu’ils développent un instinct de survie nécessaire mais qui peut les faire basculer dans la violence », remarque Camelia Nitu. Cette juriste, qui a travaillé cinq ans à Genève, est non seulement l’interface des Nations Unies avec les résidents, mais se veut aussi une conseillère et une amie. Elle connaît le nom de chaque refugié, et évoque avec empathie l’histoire de chaque famille. « Hassan est resté chez nous pendant une année, avant d’être installé aux Etats-Unis. Régulièrement, je reçois des lettres dans lesquelles il me donne de ses nouvelles », confie-t-elle, émue. Puis de s’amuser, attendrie : « Ermias, un Érythréen, m’a promis qu’à sa majorité, une fois qu’il aurait un travail, il m’enverrait un billet d’avion pour que je lui rende visite au Canada ».

« Les réfugiés c’est bien, mais pas chez nous »

« C’est intéressant de constater que lorsqu’on demande de la solidarité ou une contribution pour partager l’accueil des réfugiés, ce ne sont pas forcément les pays auxquels on pense habituellement, comme la France ou l’Angleterre, qui se dépêchent de proposer des solutions », remarque Jean-François Dubost, responsable du programme Personnes déracinées à Amnesty International France. « Suite aux évènements en Libye, la position de la France et des pays riches de l’UE c’était Oui, il faut les protéger, mais pas chez nous ».

En 2012, Amnesty International France lance une année d’action en faveur des réfugiés. A cette occasion, l’organisation de défense des droits de l’Homme publie une enquête fouillée intitulée « Réfugiés, un scandale planétaire », dans laquelle la situation de ces 16 millions de déracinés, qui ne peuvent retourner dans leur pays sans courir le risque d’être tués. Et l’ONG de pointer comme barrière majeure à la mise en place de solutions adaptées, le discours trompeur de nombreux Etats. Surtout en période électorale, moment propice aux discours populistes, porteurs de préjugés et de dérapages faciles. Selon Jean-François Dubost, « en France par exemple, où l’élection présidentielle aura lieu en mai prochain, certains propos des politiques suggèrent qu’un réfugié est un clandestin qui abuse du système. Il devient donc urgent et impératif de mettre en place des campagnes d’information pour lutter contre les amalgames dangereux et faire vraiment respecter le droit d’asile ».

Genèse d’un lieu unique au monde

Faire de la Roumanie la porte de sortie de l’enfer, et celle de l’entrée dans un monde nouveau : cette idée a pris forme en 2005, lorsque le Haut-Commissariat des Nations Unies pour les Réfugiés (HCR) a identifié, en Ouzbékistan, 438 personnes en danger immédiat de mort. Un accord est alors vite signé avec le gouvernement roumain pour accueillir ces réfugiés à Timisoara. L’excellente gestion de cette situation de crise conduit à ouvrir le centre sous sa forme actuelle. Un emplacement encouragé par les pays de l’Union européenne et les Etats-Unis. Seules deux structures similaires mais à la capacité bien plus réduites existent, en Slovaquie et aux Philippines. Selon un accord tripartite, les responsabilités de chacun sont clairement définies : l’Etat roumain met à la disposition des réfugiés les bâtiments, et rémunère les employés qui les aident dans l’obtention des documents officiels. L’Organisation mondiale pour l’immigration (OIM) finance leur transport depuis leur pays d’origine jusqu’au pays de relogement. Et l’UNHCR intervient pour l’entretien, les repas, la formation et les diverses activités.

MC/InfoSud

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