L’armée congolaise face à ses démons

Le premier jour du procès des militaires accusés de viols et de pillage à Minova, en RD Congo (9 décembre 2013). (copyright : TTT/InfoSud)
20 décembre 13 - Sous la pression des Nations Unies, un procès historique a lieu en RD Congo : 39 soldats sont jugés pour des viols de masse et des pillages commis en novembre 2012 à Minova, dans l’est du pays.

Goma, Taylor Toeka Kakala / InfoSud - Alignés sur leurs chaises en plastique, leurs uniformes militaires soigneusement repassés, ils sont 39 soldats congolais, à attendre que les juges les interrogent. Devant la cour militaire de Goma, en République Démocratique du Congo (RDC), ils répondent à tour de rôle à de graves accusations : des victimes les rendent responsables de 190 viols et 1014 pillages, commis entre le 20 et le 30 novembre 2012 au Nord-Kivu, dans l’est du pays.

A l’époque, l’armée congolaise est en déroute face à l’avancée fulgurante des rebelles du M23, qui vont finir par s’emparer de Goma, la capitale provinciale. Dans leur fuite, les militaires opèrent une véritable razzia : les localités traversés, et notamment celle de Minova située à 50 km, subissent un déferlement de violences. Principales cibles : les femmes.

Elles ne sont pourtant pas nombreuses à occuper les bancs des parties civiles, laissés quasiment vides depuis le début du procès le 4 décembre. Aidées par leurs avocats, toutes racontent le même récit. Des soldats en uniforme ont forcé leur porte ; armes à la main, à visage découvert ou cagoulé, ils les ont violées, elles et leurs filles, avant d’emporter leurs maigres biens.

Procès historique

Dans un pays où les violences sexuelles sont en général dénoncées mais peu condamnées, ce procès doit marquer un tournant dans l’histoire judiciaire du pays. Pour la communauté internationale, l’enjeu de cette procédure, qui a mis un an à démarrer, est de montrer que la justice peut être rendue en RDC. Non sans mal. Dès l’ouverture du procès, les audiences ont été suspendues pour reprendre cinq jours plus tard.

Juste après les crimes, le gouvernement congolais a même joué le bras de fer et rejeté les accusations portées par la Mission des Nations Unies pour la stabilisation de la RDC et Human Rights Watch (HRW). Dès décembre 2012, les deux organisations avaient solidement documenté les crimes et notamment les viols commis par des membres de l’armée.

Mais alors que les habitants de Goma ont toujours trouvé la MONUSCO passive face à plusieurs exactions dans la région, cette dernière s’est montrée menaçante. En avril dernier, elle a donné un ultimatum d’une semaine au gouvernement de Kabila pour traduire en justice les supposés responsables, sous peine de couper son assistance logistique essentielle aux deux bataillons accusés. En réaction, Kinshasa a suspendu tous les gradés de ces unités. Une première.

Lutte sélective contre l’impunité

Pourtant, malgré l’importance du verdict, les audiences n’attirent pas les foules. Les habitants se méfient de ce procès qu’ils qualifient de « politisé ». Et de nombreux responsables locaux et onusiens mettent en garde contre un potentiel déni de justice. D’abord parce que le jugement se déroule devant un tribunal qui interdit de faire appel. « Un droit pourtant inscrit dans la constitution », déplore Maître Guylain Kibudi, avocat de la défense.

Une problématique également soulevée par l’accusation, mais rejetée par les juges aux ordres de Kinshasa. Selon les observateurs, le gouvernement congolais souhaite ainsi redorer son image et afficher sa volonté de lutter contre l’impunité, y compris dans ses rangs.

« Une politique du deux poids, deux mesures », selon Juvénal Munubo, député et membre de la Commission de défense et sécurité à l’Assemblée nationale. L’élu du Nord-Kivu nourrit un sentiment d’injustice. « D’un côté, le gouvernement refuse d’intégrer les rebelles du M23 au sein de l’armée car beaucoup ont violé et pillé. Mais de l’autre, il conserve des soldats accusés de viols dans la même armée. »

Et Kinshasa n’est prête à lâcher les siens : selon deux sources anonymes proche du dossier, le 10 décembre, cinq prévenus ont été relâchés « faute de preuves suffisantes », et toute trace de leur inculpation éliminée du dossier d’instruction.

Victimes non écoutées

Les parties civiles et les militants des droits de l’homme sont unanimes : beaucoup de zones d’ombres persistent. Tous les auteurs de crimes ne sont pas assis aux côtés des autres accusés. De nombreuses femmes violées affirment que les officiers chargés de recueillir leurs dépositions ont eu peur de noter les noms de certains agresseurs lorsqu’elles les identifiaient.

« Si les femmes congolaises continuent de subir des violences sexuelles, c’est parce que la loi en mesure de les protéger n’est pas suffisamment appliquée », remarque Ida Sawyer, chercheuse à HRW. Selon une étude américaine datant de 2011, près de 48 viols ont lieu chaque heure en RDC.

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