L’arme de la musique pour défier les talibans

Les attentats à Peshawar (Pakistan) sont légion. Ici une explosion a fait 117 morts le 29 octobre dernier. © Abdul Majeed Goraya/IRIN
17 novembre 11 - Dans le nord-ouest du Pakistan, les chanteurs populaires et les magasins vendant des CD sont les cibles des extrémistes religieux. Mais ils continuent de résister, n’hésitant pas à braver les risques.

Peshawar, Ashfad Yusufzai/InfoSud - « Ces dernières années, j’ai chanté plus d’une douzaine de chansons contre les talibans, confie le célèbre chanteur pachtoune Khyal Muhammad. J’ai reçu plusieurs menaces de mort sur mon téléphone portable. Mais je continue, j’en ai besoin. » Dans les provinces du nord-ouest du Pakistan proches de l’Afghanistan, la musique est devenue une arme pour défier les extrémistes religieux, et cela en dépit des attaques en règle contre les musiciens et les magasins de musique.

« Continuer à produire »

« Notre quotidien est rythmé par des attentats contre nos boutiques. C’est sans fin », s’indigne Sher Dil Khan, debout en plein milieu du marché aux CD de Nishtarabad à Peshawar – le plus grand de la province du Khyber Pakhtunkhwa avec ses centaines d’échoppes. Un lieu symbolique. Fin septembre, dix kilos d’explosifs cachés sur une moto ont explosé au même endroit, tuant sept personnes. Depuis, la vingtaine de boutiques soufflées par l’attentat ont déjà été reconstruites. « Les talibans cherchent à détruire notre commerce, mais on ne se laisse pas décourager pour autant. Nous allons continuer à produire et à vendre des films et de la musique pour les Pachtounes. Ils en raffolent », affirme le président de l’Association des magasins de musique du Khyber Pakhtunkhwa. Un avis partagé par Omar Shah, un étudiant de 17 ans. Dans sa ville natale de Mardan, une centaine de magasins ont été la cible des talibans. « Ils ne peuvent pas anéantir la musique par la force. Nous adorons écouter des chansons qui dépeignent notre culture locale. »

« Durant le règne des talibans en Afghanistan [1996-2001], les chefs religieux ont totalement interdit la musique », raconte le chanteur local Irfan Khan. Quand les talibans ont été chassés du pouvoir afghan par les forces spéciales de la coalition internationale, ils ont traversé les 2400 km de frontières poreuses avec le Pakistan. C’est dans les vastes zones tribales limitrophes sous administration fédérale (FATA) qu’ils ont fait sauter les premières boutiques de musique. Puis, rapidement, leur influence s’est étendue à la province voisine du Khyber Pakhtunkhwa. Un coup dur pour la vallée de Swat, la « Suisse du Pakistan », pilier du tourisme dans la région. Ses complexes hôteliers accueillaient avant 2007 près de 500 danseuses et 800 échoppes de musique. Quand les talibans ont pris le pouvoir, ils ont interdit les concerts, et tous les magasins ont fermé en moins d’une année. Les artistes ont dû fuir vers d’autres provinces par sécurité. Mais certains ont eu moins de chance. La célèbre chanteuse et danseuse Shabana a été tuée d’une balle dans la tête en janvier 2008. Son corps a ensuite été pendu à un poteau électrique.

Renouveau culturel

Mais, grâce au parti Awami National (ANP) qui dirige maintenant le gouvernement de coalition du Khyber Pakhtunkhwa, beaucoup de musiciens ont réinvesti les lieux abandonnés aux talibans. A Peshawar, le Nishtar Hall, l’unique salle de spectacle, a rouvert ses portes sous haute surveillance après des années de fermeture. Chaque représentation fait salle comble. L’ancien gouvernement local, dominé par le parti Muttahida Majlis-i-Amal (MMA) qui était proche des talibans, avait aussi fait fermer le marché Dabgari où plusieurs musiciens avaient leur atelier.

« Nous avons demandé aux propriétaires de magasins de musique de Nishtarabad de rester vigilants et d’informer la police dès qu’ils voyaient un élément suspect : un sac, une moto ou une voiture laissés seuls », précise Mian Iftikhar Hussain, ministre de l’Information du Khyber Pakhtunkhwa. Le gouvernement a renforcé les mesures de sécurité dans tous les bazars qui vendent des CD ou des DVD dans la province. Mais les craintes de représailles restent un poison pour certains artistes, comme Shamim Ara. « J’ai encore envie de chanter parce que c’est ma passion, mais mes frères veulent que je reste loin de la chanson. J’ai reçu trop de lettres de menace. »

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