L’Afrique aiguise l’appétit de l’ogre chinois

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De la solidarité aux affaires Sud-Sud. Illustration : Fred Burnand
4 novembre 06 - Chrystelle Carroy - En quête de marchés et de matières premières, la Chine s’intéresse de plus en plus aux pays africains. Ces derniers, séduits par les perspectives d’investissements, réagissent en ordre dispersé.

Quelle capitale africaine n’a pas sa Chinatown ! Depuis son ouverture économique des années 1990, Pékin est devenu le troisième partenaire commercial du continent, derrière les États-Unis et la France. Ces échanges Sud-Sud ont totalisé 30 milliards d’euros en 2005, trois fois plus qu’en 2000. Quant aux investissements chinois en Afrique, ils ont quasiment quintuplé et dépassent la barre des 810 millions d’euros, avec environ 130 000 ressortissants et plus de 800 entreprises sur place.

Celles-ci construisent des routes au Rwanda, au Kenya ou au Botswana, édifient des bâtiments officiels tel le Sénat gabonais ou remportent des contrats dans les télécommunications au Mali comme en Éthiopie. Le géant asiatique s’intéresse aussi aux matières premières dont il a grand besoin pour soutenir sa croissance. Ses opérateurs s’activent dans l’exploitation forestière (Mozambique, Guinée-Équatoriale), minière (RD Congo, Zambie, Afrique du Sud) et surtout pétrolière (Soudan, Tchad, Angola, Golfe de Guinée). 20% à 30% des importations chinoises de pétrole proviennent de gisements africains.

Pillage ou transfert

Pour Jean-Marie Agboton, économiste d’origine béninoise, cette ribambelle d’investissements « peut impulser l’industrialisation de l’Afrique. » Mais un tel dynamisme dérange et inquiète les grandes puissances, de même que bon nombre d’observateurs africains. D’aucuns redoutent un nouveau pillage des ressources du continent, sans aucun transfert de technologies.

« Pourquoi la Chine n’utilise-t-elle pas la main-d’œuvre locale », s’émeut le responsable d’une association franco-camerounaise. « Nos entreprises ont besoin d’une main-d’œuvre qualifiée et disciplinée », rétorque Haichao Sun, de l’ambassade de Chine à Paris. Il arrive que des travailleurs chinois s’établissent ensuite dans le pays d’accueil. Nombre d’entre eux n’hésitent pas à ouvrir leur petit commerce ou leurs étals sur les marchés de rue.

« Ce n’est pas aux Chinois de nous dire comment travailler, juge Patrice Passy, directeur de MIQ Conseil, un cabinet d’études franco-africain. C’est aux pays hôtes de définir leurs intérêts stratégiques, en amont, pour être en position de négocier. Au lieu de cela, les gouvernants se précipitent sur tous les financements proposés. »

En Angola, le gouvernement se réjouit des grands travaux réalisés par les entreprises chinoises, notamment la construction de ministères et la rénovation du réseau ferré. Mais leur financement repose sur un prêt de 1,6 milliard d’euros gagé sur la production pétrolière, donc sur l’avenir. Moyennant un taux d’intérêt privilégié, Pékin a remporté, à travers la Sinopec, des parts dans un bloc d’offshore. Cette société d’État est également impliquée dans la construction d’une raffinerie à Lobito, sur la côte angolaise.

Non-ingérence

À la différence de la diplomatie occidentale officielle, Pékin se fait le chantre de la non-ingérence et ne s’embarrasse pas de critères de bonne gouvernance. Le respect du « choix indépendant des pays africains pour leur voie de développement » compte d’ailleurs parmi les principes de la coexistence pacifique prônée par Pékin.

Ainsi, la puissance chinoise commerce sans complexe avec le dirigeant zimbabwéen Robert Mugabe, populaire sur le continent, mais persona non grata dans les sphères occidentales. Les relations avec Harare concernent aussi bien l’armement et la fourniture d’un dispositif pour brouiller les ondes des radios indépendantes que la fastueuse villa présidentielle, conçue par des architectes chinois.

La seule condition posée par la Chine réside dans la rupture diplomatique avec Taiwan, l’île rebelle. Le Sénégal figure parmi les pays s’étant ainsi rapprochés de Pékin, fin 2005. L’annonce fut aussitôt suivie d’une annulation de dette, alliée à des contrats de construction. Globalement, les relations sino-africaines semblent fonctionner à sens unique, l’Afrique relevant d’un vaste marché où Pékin ferait ses emplettes. « Nos gouvernants sont toujours en attente de l’aide publique extérieure, commente Patrice Passy. Mais depuis la fin de la guerre froide, la Chine a changé de credo et s’est mise au pragmatisme économique. » Exit la rhétorique du régime communiste qui soutenait les mouvements de libération et fournissait une aide sociale ou sanitaire aux pays frères.

Aujourd’hui, des entreprises chinoises et françaises envisagent des partenariats afin d’opérer conjointement sur le continent africain. Il est peut-être temps pour ce dernier de poser, lui aussi, ses conditions. « Les pays africains pourraient demander à Pékin de monter des écoles de formation sur place plutôt que d’envoyer quelques stagiaires africains en Chine », poursuit l’analyste congolais. Quant à la Fédération sud-africaine de l’ingénierie civile (Safcec), elle appelle à privilégier les maîtres d’œuvre locaux en vue d’atténuer les effets ravageurs de la concurrence chinoise.

Il y a toutefois quelques rares cas où la coopération sino-africaine relève du “gagnant gagnant ”, vanté par Pékin. Ainsi, Sasol, géant sud-africain de la pétrochimie, s’apprête à construire, en Chine, deux usines de liquéfaction du charbon. L’étude de faisabilité est en cours.

Du 3 au 5 novembre, Pékin a accueilli le 3e Forum sur la coopération sino-africaine. Les chefs d’État ou de gouvernement d’une quarantaine de pays africains ont confirmé leur participation.

Au total près de 1 500 personnes (dont des représentants des agences de l’Onu et des organisations régionales africaines) ont participé à ce sommet qui a lieu tous les trois ans depuis 2000.

A cette occasion, la Chine et dix pays africains ont signé 16 accords commerciaux d’une valeur totale de 1,9 milliard de dollars. Ces contrats impliquent douze entreprises chinoises soutenues par le gouvernement. Ils ont été signés au deuxième et dernier jour du sommet sino-africain de Pékin, dans le cadre de la deuxième Conférence des entrepreneurs de Chine et d’Afrique.

Les domaines concernés sont notamment les ressources naturelles, les infrastructures, la finance, la technologie et la communication. Le seul gros contrat, d’une valeur de 938 millions de dollars, porte sur l’exploitation d’aluminium en Egypte, d’après un document remis à la presse. Il représente à lui seul près de la moitié du montant total des accords signés dimanche.

Aucun contrat pétrolier n’a été paraphé, selon ce même document.

A l’ouverture du sommet, le président chinois Hu Jintao à promis de doubler son assistance au continent noir au cours des trois prochaines années.

Hu Jintao a aussi annoncé vouloir débloquer une série de prêts à taux préférentiels d’un montant de 3 milliards de dollars. La Chine a également promis d’annuler la dette des pays les plus pauvres à travers la mise en place de prêts gouvernementaux à taux zéro.

Depuis son ouverture économique des années 1990, la Chine est devenue le troisième partenaire commercial de l’Afrique. Ces échanges Sud-Sud ont totalisé 30 milliards d’euros en 2005, trois fois plus qu’en 2000. Quant aux investissements chinois en Afrique, ils ont quasiment quintuplé et dépassent à présent la barre des 810 millions d’euros, avec plus de 800 entreprises et quelque 130 000 ressortissants chinois sur place.

Pour soutenir sa croissance économique effrénée, le géant asiatique s’intéresse aux matières premières d’Afrique. À la différence des Occidentaux, la Chine se fait le chantre de la non-ingérence et ne s’embarrasse pas de critères de bonne gouvernance. Seule condition posée à ses partenaires africains : la rupture de leurs relations diplomatiques avec Taiwan, l’île rebelle.

Voir en ligne: Sommet Chine-Afrique
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