Kinshasa, ville miroir de notre futur ?

Catherine Morand, responsable médias pour Swissaid. Image : DR.
23 novembre 12 - De loin, Kinshasa a un côté terrifiant. Pensez donc, une ville qui a poussé à tire-larigot, de manière totalement anarchique, dont le nombre estimé d’habitants oscille entre 7 et 10 millions.

Catherine Morand, journaliste - On aurait presque peur d’y mettre un pied, craignant de se faire dépouiller illico presto, dans un contexte d’« Etat néant » généralisé. Pourtant, au bas de l’immeuble où j’ai passé quelques jours l’année dernière, en plein centre-ville, dans le quartier de la Gombe, j’ai assisté à des scènes de la vie quotidienne très éloignées de cette vision d’une mégalopole apocalyptique. Juste la vie avec ses enfants qui vont à l’école catholique voisine, qu’on entend compter et chanter, des petits métiers qui arpentent les quartiers en proposant leurs services à la criée, des pousse-pousseurs qui crapahutent sur les routes en terre en tirant leur chargement.

Reste que Kinshasa a un côté fascinant. Imaginez un peu : des millions de personnes qui inventent leur vie chaque jour, pas de jobs, des petits boulots auto-créés à l’infini, dans un environnement urbain improbable, le système D devenu la norme. Des transports publics chaotiques et laissés à l’abandon, des gens qui marchent des kilomètres pour aller travailler, des routes défoncées en terre battue même au centre-ville ; des quartiers entiers privés d’électricité pendant des semaines – adieu frigos, congélateurs, fers à repasser, bonjour le retour au fer à charbon. Les services publics ont disparu de la circulation, tout se paie : l’école, les soins de santé, c’est marche ou crève, sans filets, sans assurances sociales.

Au fur et à mesure qu’on évolue dans cette mégalopole pour en prendre le pouls, on ne peut s’empêcher toutefois de faire des parallèles avec la situation qui prévaut ailleurs, sous d’autres cieux, traumatisés par la crise financière et le durcissement social qui ne finit pas de s’ensuivre. Et si, au bout du compte, Kinshasa n’était que la ville miroir de notre futur ? Une sorte d’exacerbation ultime de tendances qu’on peut percevoir avec plus ou moins d’acuité partout ailleurs dans le monde ? Ce qui frappe dans la topographie de la ville, ce sont les extrêmes. Des quartiers entiers formés de bicoques, trois tôles deux planches, où vivent des familles entières. Des « parcelles » surpeuplées. Et à côté, des immeubles et des villas de luxe, des quartiers privatisés et gardés par des vigiles, dans lesquels on ne pénètre pas sans avoir montré patte blanche, où cohabitent, avec leurs 4x4, les expatriés, les richissimes Congolais proches du pouvoir, les représentants d’organisations internationales qui font flamber le prix de l’immobilier. Avec la crise financière et la tendance lourde résumée par « les riches toujours plus riches, les pauvres toujours plus pauvres », cette configuration prend de l’ampleur sur tous les continents.

A Kinshasa, on voit aussi des gens cultiver leur manioc avec beaucoup de soin. Chaque matin, je me faisais réveiller par le chant du coq. Une impression de vie au village, même en plein centre-ville, qui accrédite la thèse d’une « mégalopole en voie de ruralisation ». Avec la crise, dans les grandes villes américaines et européennes, un nombre croissant de citadins cultivent désormais eux aussi leur petit jardin, avec quelques poules en sus, histoire d’améliorer l’ordinaire.
Kinshasa incarne à l’extrême la (sur)vie dans un contexte où la répartition des richesses – immenses pour ce qui concerne le Congo – est totalement délirante, entre ceux qui se gavent et ceux qui crèvent la bouche ouverte. Une ville miraculée, habitée par des gens qui font preuve d’un courage et d’une dignité qui forcent l’admiration. Une mégalopole qu’on aurait tort de considérer comme une exception. Mais bel et bien comme le miroir de notre propre futur.

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