Khartoum a compris que personne n’était prêt à mourir pour le Darfour

Le Temps
25 octobre 06 - SOUDAN. L’expulsion de l’envoyé spécial de l’ONU est le dernier avatar de la communauté internationale face aux exactions dans la province martyre.

Christophe Ayad

En expulsant l’envoyé spécial des Nations unies au Soudan, Jan Pronk (LT du 24.10.06), Khartoum a mis à nu l’impuissance de la communauté internationale à faire cesser les exactions dans l’immense province occidentale du Darfour à feu et à sang depuis plus de trois ans et demi.

L’ordre brutal du gouvernement soudanais met l’ONU face à un dilemme particulièrement pervers. Soit le Conseil de sécurité laisse passer l’affront et il perd le peu de crédibilité qui lui restait sur ce dossier. Soit, il insiste pour le retour du diplomate, qui n’a même pas eu droit au soutien de l’administration américaine et que l’Union africaine a enterré sous un chaleureux « hommage ».

Au-delà de l’épisode Pronk, la perspective de l’envoi d’une mission de maintien de la paix de 17000 Casques bleus et 3000 policiers est désormais enterrée par la plupart des observateurs. La résolution 1703 ne date pourtant que du 31 août, mais le refus obstiné de Khartoum en a fait un projet mort-né.

Le chercheur Marc Lavergne, spécialiste du Soudan et coordinateur du Groupe d’experts ayant rédigé un rapport sur le Darfour, dont le Conseil de sécurité a pris connaissance la semaine dernière, va plus loin : « Personne ne veut aller au Darfour car personne n’en a les moyens. Tout cela était de la poudre aux yeux destinée à l’opinion intérieure américaine sensible au drame du Darfour. »

Argument de « non-ingérence »

De fait, le président soudanais a très vite compris que personne n’était prêt à « mourir pour le Darfour ». Tranquille de ce côté, il en a profité à mobiliser à outrance contre « la croisade de l’Occident », un moyen pour mobiliser son opinion intérieure, mettre sur la touche les « pragmatiques » et rallier l’opinion arabo-musulmane. Si le premier objectif a échoué, les deux suivants ont parfaitement réussi.

Khartoum sait aussi pouvoir compter sur les réticences de la Chine, très présente au Soudan, notamment dans le secteur pétrolier, et de la Russie hostile à toute intervention dans la région. Même l’Union africaine, dont l’AMIS, la mission d’observation de la paix, est un échec patent, est sensible à l’argument soudanais de « non-ingérence ».

« Les Soudanais connaissent l’ONU par cœur. Ils savent que c’est une bureaucratie qui se gère elle-même à l’intérieur de ses compound et n’a pas d’autre effet sur le terrain que de faire flamber les loyers et les prix des 4x4 », juge sévèrement Marc Lavergne. « Ils ont aussi parfaitement compris le double discours de l’administration Bush sur le Darfour. Plus encore que rétablir la paix au Darfour, Washington veut prouver que l’ONU est inefficace et inutile. » Son échec au Darfour en serait la meilleure preuve. CQFD.

Derrière les condamnations des exactions au Darfour, Washington traite discrètement avec les plus hautes autorités soudanaises, dont les connexions et les renseignements se révèlent encore aujourd’hui précieux dans la lutte contre le terrorisme islamiste : Ben Laden a vécu au Soudan de 1992 à 1996 et y a conservé des contacts. Pas plus tard qu’en septembre, Salah Ghosh, le chef des services de renseignement soudanais, a effectué deux séjours à Londres. L’année dernière, il avait été reçu à Washington. Pas question donc de frappes aériennes ou d’interdiction de survol, comme le proposent des groupes de réflexion néo-conservateurs ou le centre de résolution des conflits International Crisis Group.

« Les mains libres »

Pour sauver la face, il ne reste plus aujourd’hui à la communauté internationale qu’à « changer la couleur du képi » des Casques blancs africains, qui doivent passer de 7000 à 11000 d’ici à la fin de l’année. Leur sous-équipement et le manque de motivation d’une bonne partie de leurs cadres, plus occupés à trafiquer de l’alcool et à se remplir les poches que leur mission, en fait une force tout ce qu’il y a de plus acceptable pour Khartoum.

Depuis début août, le pouvoir, qui a massé des troupes considérables dans le Nord-Darfour, mène des opérations de ratissage avec plus ou moins de succès pour venir à bout des groupes rebelles ayant refusé de signer le dernier accord de paix d’Abuja en mai dernier. « Depuis cet accord obtenu aux forceps et signé par une minorité de rebelles, Khartoum estime qu’il a les mains libres pour finir de faire le ménage, constate Marc Lavergne. De toute façon, la guerre est terminée depuis longtemps. » Ce qui n’empêche pas les exactions de se poursuivre à l’encontre des civils parqués dans les camps de déplacés. Face à cette impasse, le Groupe d’expert de l’ONU a suggéré des sanctions visant les principaux responsables - côté gouvernemental comme rebelles - des exactions contre les civils. Mais le Conseil de sécurité sera-t-il capable de cela ?

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