Justice à deux vitesses pour les Mexicaines

Yakiri Rubí Rubio - DR
25 août 14 - Victime d’un viol fin 2013, Yakiri Rubí Rubio a tué son agresseur pour se défendre. Cette Mexicaine se retrouve aujourd’hui devant la justice de son pays pour homicide. Son cas est devenu le symbole de la lutte contre le machisme d’un système qui nie les plaintes des victimes d’agressions sexuelles.

Mexico, Daniela Pastrana/InfoSud-IPS - La vie de Yakiri Rubí Rubio a basculé le 9 décembre 2013. Alors qu’elle rejoint une amie en début de soirée, la jeune mexicaine de 21 ans qui vit à Tepito –l’un des quartiers les plus dangereux de la capitale Mexico-. Sous la menace d’un couteau, ils la forcent à les suivre dans une chambre d’hôtel, où ils la battent avant que l’un d’eux Miguel Ángel Anaya, un colosse de 37 ans avoisinant les 100 kg, la viole. Toujours selon la jeune femme, son frère et complice, Luis Omar Anaya, est sorti à ce moment-là fumer une cigarette.

Mais Rubio ne s’est pas laissée faire, et a réussi à blesser son agresseur à l’abdomen et au cou avec son propre couteau. Parti sanguinolant de l’hôtel, son violeur présumé est décédé quelques minutes plus tard. Les policiers ont retrouvé la jeune femme en sang et à moitié nue dans la rue, alors qu’elle cherchait de l’aide, l’avant-bras ouvert sur une quinzaine de centimètres.

20 à 60 ans de prison

Malgré son récit et des signes d’gression, Rubio a été inculpée d’homicide, une infraction passible de 20 à 60 ans de prison : Luis Omar Anaya l’a accusée du meurtre de son frère, soi-disant dans une querelle d’amoureux. Un argument d’autant plus mensonger selon les avocats de la défense, que Yakiri est lesbienne. Pourtant, elle a été immédiatement envoyée en détention. Et n’a pu en sortir que début mars, lorsqu’un juge a requalifié la charge d’assassinat en « légitime défense avec violence excessive ».

« La relégation de l’infraction en « utilisation excessive de la force » est souvent utilisée pour faire condamner les victimes de viol, au lieu d’invoquer la « légitime défense » », remarque Ana Katiria Suárez, avocate de la défense. La nuance est pourtant cruciale. Si Rubio est reconnue coupable, elle devra dédommager la famille de son violeur à hauteur de 28’000 dollars (25’000 francs suisses).

Après avoir versé une caution de 10’000 dollars (environ 9’000 francs suisses), et en attendant le procès qui doit avoir lieu d’ici septembre, Rubio vit cloîtrée chez ses parents : la famille reçoit de smenaces constantes. « Elle est passée d’une prison à une autre", résume Marina Beltrán, une amie.

Machisme judiciaire

Entre-temps, l’histoire de Rubio, qui arrive à tant de Mexicaines, a fait de la jeune femme un symbole dans son pays : elle est devenue le porte-drapeau de la lutte contre le machisme de l’appareil judiciaire, où la norme est de dénigrer les plaintes de femmes qui ont été violées. Pour les défenseurs locaux des droits humains, c’est le processus juridique dans son ensemble qui a permis la protection des frères Anaya, et la fabrication ultérieure de preuves contre Yakiri.

« Des milliers de femmes ont été violées puis tuées, et leurs assassins sont toujours libres, se désole la journaliste et militante Lydia Cacho. Mais une victime d’agression sexuelle qui défend sa vie se retrouve derrière les barreaux. » Au Mexique, un pays de 118 millions d’habitants, plus de six femmes sont assassinées chaque jour. La moitié de ces meurtres sont des fémicides, liés au genre et motivés par le sexisme ou la misogynie.

Une impunité tacite qui aggrave encore le problème. Entre 2006 et 2012, les fémicides ont augmenté de 40% dans le pays, selon l’enquête sur place d’un groupe composé de Prix Nobel. Selon leur rapport, chaque année, 15’000 viols sont signalés. Mais seulement 2’000 vont jusqu’au procès, tandis que moins de 500 aboutissent à une condamnation.

Infractions à la loi

Dans le cas de Rubio, le Bureau du Procureur a mis neuf jours avant d’ouvrir une enquête sur ses accusations de viol. Elle n’a pas été examinée par un gynécologue, et n’a pas non plus bénéficié de soin psychologique ou de pilule contraceptive, comme la loi mexicaine l’exige pourtant.

Aujourd’hui, sa plainte déposée pour viol est d’ailleurs au point mort : le service des poursuites du district fédéral estime que l’agresseur a payé son crime en totalité, c’est-à-dire avec sa vie. Les procureurs n’ont pas considéré qu’une réparation des dommages causés par le second assaillant était nécessaire. Dont acte.

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