Islamophobie couleur safran

Frédéric Koller (© Le Temps)
7 juin 13 - En Birmanie, une minorité de bouddhistes nationalistes appellent au boycott des commerces musulmans au nom de la pureté de la race. Les tensions ethniques et religieuses pourraient faire dérailler le processus d’ouverture et de démocratisation.

Par Frédéric Koller/Le Temps - Par les temps qui courent, on associe volontiers l’extrémisme religieux avec l’islam. A l’inverse, on voit généralement dans le bouddhisme la foi pacifique par excellence. En Birmanie, pourtant, c’est bien la minorité musulmane qui est victime d’extrémistes bouddhistes qui s’imposent dans la rue grâce à la passivité complice du pouvoir.

Cette semaine encore, au nord-est du pays, des tensions ethniques et religieuses se sont soldées par la mort d’une personne et la fuite de 300 autres. Depuis le mois de mars, une quarantaine de personnes sont décédées à la suite d’affrontements provoqués par l’islamophobie d’une frange des Birmans. Représentant moins de 5% de la population, les musulmans sont de plus en plus ostracisés et limités dans leurs déplacements, avec de graves conséquences sanitaires, dénonce Médecins sans frontières (MSF).

L’an dernier, c’étaient les Rohingyas, ces 800 000 musulmans au statut d’apatrides, qui faisaient l’objet de persécutions dans le sud-ouest du pays. Environ 200 d’entre eux avaient péri dans une chasse à l’homme guidée par des moines bouddhistes, et 140 000 ont fui parfois sur des chaloupes pour gagner la haute mer – et périr dans les typhons.

Ce déchaînement de haine est l’une des grandes menaces qui pèsent sur le processus d’ouverture et de démocratisation dirigé depuis deux ans par le président Thein Sein. Son courage politique – il a convaincu l’armée de rentrer dans les casernes – atteint ses limites avec l’épineuse question des minorités. Le processus de libéralisation permet à de nouvelles voix de se faire entendre, y compris les plus sectaires.

C’est le cas du moine Wintharu. Incarcéré par la junte pour « incitation à la haine raciale envers les musulmans », il a été libéré en 2012. Depuis, à la tête de son mouvement bouddhiste extrémiste, le« 969 », il prône le boycott des commerces musulmans et prêche en faveur de « la race et de la religion birmane ».

Cette violence associée au bouddhisme n’a rien d’original. En Birmanie (ou Myanmar, selon le nom officiel) tout comme au Sri Lanka, l’affirmation de l’identité nationale est intimement liée à la religion de l’ethnie dominante. Le massacre des Tamouls, militaires et civils, par la majorité cingalaise bouddhiste reste l’un des grands crimes impunis de ce début de siècle. Comme toute autre religion, le bouddhisme comprend diverses écoles, se prête à diverses interprétations et connaît ses intégristes qui rêvent de purification.

Le dalaï-lama, chef spirituel des Tibétains, a exprimé à plusieurs reprises sa réprobation des appels à la haine de moines birmans contre la minorité musulmane. Il n’appartient pourtant pas au même courant religieux. On aurait davantage voulu entendre le Prix Nobel de la paix, Aung San Suu Kyi, qui revendique volontiers sa foi bouddhique (theravada). Face au massacre des Rohingyas, l’an dernier, elle s’est longtemps défaussée. Ce n’est que cette semaine qu’elle a osé une once de critique en dénonçant une politique de limitation des naissances visant les seuls musulmans de l’Etat Rakhine.

Thein Sein est aussi intervenu cette semaine pour imposer un accord de cessez-le-feu dans l’Etat Shan en rébellion, où se sont déroulés les derniers troubles anti-musulmans. Il y a dix jours, lors de sa réception à la Maison-Blanche par Barack Obama, il s’est engagé à respecter toutes les minorités et toutes les religions qui composent la mosaïque de la Birmanie. Le signal d’une prise de conscience sur les risques d’une radicalisation religieuse ?

A propos de l’accord de libre-échange Suisse-Chine, un article paru dans la presse chinoise cette semaine donne une raison autre qu’économique à la sollicitude chinoise : la renonciation des dirigeants helvétiques à rencontrer le dalaï-lama depuis 2008. Fait notoire, le média chinois (Caixin) souligne que la Suisse accueille depuis 1960 la plus grande communauté tibétaine en Europe ainsi qu’un bureau de représentation du dalaï-lama. Une façon de dire qu’il en a coûté à la Suisse officielle de bouder le dalaï-lama. Ou le prix à payer pour être un « ami ».

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