« Il faut plus impliquer les communautés locales pour contrer le sida »

Michel Sidibé Photo:UNAIDS
18 juillet 10 - Vienne accueille depuis le 18 juillet la Conférence mondiale AIDS2010, qui réunira 20 000 participants. Directeur exécutif d’Onusida, Michel Sidibé y proposera une nouvelle stratégie pour atteindre l’accès universel aux soins et aux traitements, et enrayer la pandémie. Interview.

Olivier Dessibourg/Le Temps - Rights here. Right now, qu’on peut traduire par Des droits, ici. Et maintenant. C’est le slogan de la Conférence mondiale AIDS2010, qui se tient du 18 au 23 juillet à Vienne, et réunira plus de 20 000 participants (ONG, scientifiques, politiciens, spécialistes de santé publique, etc.) Des droits pour les personnes vivant avec le sida à recevoir un traitement, à ne plus être stigmatisées, à vivre « normalement ». Autant de critères qui ne sont toutefois pas encore satisfaits dans de nombreux pays du monde.

Directeur exécutif d’Onusida, le Malien Michel Sidibé ouvrira ce congrès. Et y détaillera d’emblée une nouvelle stratégie pour garantir l’accès universel aux médicaments. Pour Le Temps, il livre les grandes lignes de cette vision.

Le Temps : En décembre, vous tiriez un bilan contrasté de l’épidémie. Quels sont les progrès marquants ?

Michel Sidibé : Nous sommes sortis de la conspiration du silence : nombre de dirigeants considéraient encore récemment que le sida était un problème qui concernait d’abord les autres ; ce n’est plus le cas. La solidarité est globale. En 12 ans, nous sommes passés de 300 millions de dollars attribués par an à la lutte, à 16 milliards en 2009. Il y a désormais 5 millions de personnes sous traitement, et une réduction des nouvelles infections de 17% depuis 2001.

– Et vos inquiétudes ?

– Elles sont multiples. La pandémie se trouve dans une phase de transition ; elle se développe au sein de certaines minorités. En Europe de l’Est et en Asie centrale par exemple, on voit un bond de 70% d’infections parmi les consommateurs de drogues injectables. En Chine, c’est 35% de plus parmi les homosexuels. D’ailleurs, dans certains pays occidentaux aussi, on voit une recrudescence dans ces milieux, alors qu’on croyait le problème résolu. Et en Afrique : 40% de plus parmi les couples établis. Un accroissement qui peut être expliqué par les violences dans la société, la position des femmes – les filles violées sont mariées parfois sans connaître leur statut sérologique –, et par le fait que des hommes mariés ont des partenaires multiples.

– Il y a quelques années, un accès universel aux soins était envisagé pour 2010. On en est encore loin…

– C’est vrai. Mais en 5 à 6 ans, nous avons multiplié le nombre de personnes sous traitement par 10. Et il s’est créé un mouvement social extraordinaire qui a permis de réduire le prix des thérapies anti-rétrovirales (ART), passé de 12 000 dollars par an et par personne en 2001 à 80 dollars. Cela dit, il faut encore améliorer l’accès aux traitements. C’est pour cette raison que je vais proposer à Vienne une stratégie nouvelle : « Treatment 2.0 ».

– En quoi consiste-t-elle ?

– Le modèle d’aujourd’hui a atteint ses limites : il nécessite un système de dispensation des soins très complexe, une obligation pour le patient de venir chaque mois dans un centre idoine s’approvisionner en médicaments, et de les prendre scrupuleusement au quotidien. Des cachets qui ont par ailleurs moult effets secondaires. Or dans nombre de pays, le système de santé lui-même n’est pas capable d’absorber une telle organisation. Ceci sans parler des types (« lignes », dans le jargon) d’antirétroviraux et de leurs coûts. Après des années d’un traitement de 1re ligne, peu cher [ndlr : et qui peut perdre en efficacité], les patients doivent passer à des traitements de 2e et 3e ligne, plus coûteux. C’est ce qui vient de se passer massivement au Brésil. Or en Afrique, 95% des malades en sont encore aux traitements de 1re ligne, mais devront tôt ou tard en changer. On risque alors d’entrer dans un cercle vicieux… La situation, sur le plan financier, peut devenir insoutenable. Ce que nous voulons, c’est de changer cela.

– Comment ?

– Il faut d’abord rendre les médicaments plus faciles à prescrire et utiliser. Nous travaillons donc à amener les firmes pharmaceutiques dans de nouveaux schémas de production de comprimés plus simples, plus efficaces, ayant moins d’effets secondaires, une durée de vie plus longue en 1religne. Ces sociétés ont déjà fait beaucoup pour baisser les prix, et produire des génériques.

Il faut aussi faire sous-tendre à ces démarches des visions continentales pour la fabrication (à travers des délocalisations) et la distribution des ART, notamment en Afrique ; elles nous font défaut, car il manque une harmonisation des politiques de santé publique.

Il faut ensuite que l’on puisse mieux exploiter les systèmes de soins basés sur les communautés locales et les travailleurs communautaires qui n’ont pas forcément de formation médicale. Or ce devra être à eux de dispenser ces médicaments plus simples, ainsi que des tests du taux de virémie du VIH très aisés à effectuer. C’est ce que j’appelle la démocratisation des solutions aux problèmes. Il faut permettre aux communautés de s’approprier la logique des soins. Un groupe de scientifiques vient de démontrer le bien-fondé de cette approche.

– Et qu’en est-il des actions de prévention qui, lit-on parfois, seraient de moins en moins efficaces ?

– Là où les médicaments sont disponibles, les gens ont en tête que le sida n’est plus forcément mortel, mais est devenu une maladie avec laquelle on peut vivre. Le message effrayant des débuts a donc disparu, mais il fait place à une certaine complaisance. Il faut insister sur le fait qu’il n’existe aucune cure, au mieux des médicaments aux effets secondaires lourds, qui prolongent la vie. Ailleurs, il faut mieux cibler les actions de prévention sur les groupes cibles. La plupart des pays concernés par la pandémie ne savent pas d’où sont venues les 1500 dernières infections… Un exemple positif ? En Thaïlande, il existait un taux d’infection galopant de 17% ; il est tombé au-dessus de 2% depuis qu’ont été mises en place des mesures draconiennes auprès des travailleurs du sexe, qui appliquent un usage systématique du préservatif. Il faut aussi prendre en compte un aspect crucial, qui se retrouve au cœur de « Treatment 2.0 » : une très vaste accessibilité aux traitements peut aussi servir à la prévention. Car grâce à des médicaments pas chers et ingérés efficacement par la quasi totalité des personnes concernées, il est possible d’atteindre – cela a été montré scientifiquement – des taux de virémie dans leur sang si bas que le taux de transmission aussi devient très faible.

– Iriez-vous jusqu’à prôner la gratuité des traitements ?

– Dans les situations d’urgence, il a fallu la permettre. Cela a aussi conduit les gens à se constituer en réseaux pour déstigmatiser la maladie. Grâce à ce genre de démarches, nous nous sommes rendu compte que 46 pays avaient des lois criminalisant la transmission de l’infection, et 80 autres des politiques qui stigmatisaient des groupes sociaux, comme les homosexuels. Or désormais, le débat existe dans ces sociétés.

– Il n’en reste pas moins que les ART, eux, ne sont pas fournis gratuitement par les firmes… Comment, financièrement, mettre en œuvre les plans que vous évoquez ?

– Beaucoup a été fait en termes de mobilisation des ressources pour le sida. Mais ce n’est pas suffisant ! Il faut investir davantage, notamment à travers le Fonds mondial pour le sida, la tuberculose et la malaria [ndlr : dont les fonds doivent être reconstitués cet automne]. Si on infléchit la courbe des investissements, la solidarité globale qui jusque-là a produit cet espoir universel va se transformer en cauchemar universel !

Ce sont donc les leaders politiques qui ont la responsabilité de régler la crise des finances publiques et de relancer l’économie. Afin que la santé n’en pâtisse pas. Afin que cette logique de demain, « Treatment 2.0 », devienne une force de prévention et de démocratisation de l’accès aux soins. C’est leur responsabilité de ne pas obliger une mère séropositive à devoir choisir entre son enfant et elle-même pour l’unique médicament qu’elle aurait en main.

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