GUINEE : La peine de mort fait des adeptes

IPS
8 décembre 06 - CONAKRY , 8 déc (Saliou Samb-IPS) - Derrière les barreaux, loin des regards indiscrets, les derniers condamnés à mort — onze — par la Cour d’assises de Conakry, attendent d’être situés sur leur sort en Guinée, un pays où les dernières exécutions remontent à 2001.

A la prison de Kindia, dans l’est de la Guinée, à environ 135 kilomètres de Conakry, la capitale, se trouvent incarcérés deux des condamnés à mort les plus célèbres de ce pays d’Afrique de l’ouest : un diamantaire Malick Condé, 26 ans, et un policier Cléophace Lamah, 30 ans.

Condé et Lamah sont accusés d’avoir sauvagement assassiné ensemble, en 2000 à Conakry, un diamantaire nommé Mohamed Touré à qui ils ont cassé le cou et la jambe, après l’avoir étranglé et ligoté avant de le mettre dans une caisse — pour lui soutirer plus d’une vingtaine de pierres précieuses.

Lamah était un policier de la brigade de répression du grand banditisme et était devenu un ami de Condé qu’il protégeait contre ses ennemis éventuels. Arrêtés en octobre 2000 pour ce crime, ils ont été condamnés à mort en août 2005.

Le lieu de leur détention est sinistre ; le rare mobilier qu’on y rencontre se résume à deux banquettes en bois. Il est impossible de savoir exactement ce qui se passe sur les hauteurs des montagnes de Kindia, dans le silence des cellules, où la plupart des condamnés à mort méditent sur leur sort.

En plus de Condé et Lamah, neuf autres personnes ont également été condamnées à mort en 2006 par la Cour d’assises de Conakry, pour avoir égorgé un chef de quartier dans la capitale. Ils sont donc au total 11 condamnés à mort qui attendent actuellement dans le couloir de la mort, en Guinée.

En 2001, sept criminels condamnés six ans plus tôt par la Cour d’assises de Conakry, ont été fusillés ici, à Kindia, après avoir été brusquement tirés de leur sommeil la nuit. Depuis 1984, c’était la première fois que l’Etat guinéen mettait en application la peine capitale.

La décision de "réactiver la peine de mort" a été prise par le ministre de la Justice de l’époque, Abou Camara, qui voulait mettre fin au climat d’insécurité qui régnait en Guinée, consécutif aux attaques des rebelles en 2000, venus du Libéria voisin notamment, avec un flux incontrôlé d’armes de guerre.

"Malick (Condé) dit que quand il pense au cas des sept condamnés exécutés en 2001, il a du mal à trouver le sommeil la nuit. Il a très peur la nuit", explique à IPS, Paul Yomba Kourouma, son avocat.

Selon Kourouma, "Les parents de Malick (Condé) se sont arrangés avec une restauratrice locale (à Kindia) pour lui envoyer à manger. Au début, il recevait des visites, mais elles deviennent de plus en plus rares compte tenu de la distance et du nouveau règlement qui n’autorise qu’une visite par semaine".

"Je suis partisan de la peine de mort parce que j’estime qu’il y a des infractions qui ne peuvent avoir pour sanction que la mort. Mais, je ne suis pas solidaire du sort réservé à Malick (Condé) dans l’affaire qui l’a amené là parce que le droit n’a pas été dit", affirme Kourouma.

Kourouma déclare à IPS : "Même le médecin légiste a reconnu au tribunal que Touré a été tué par un spécialiste rompu aux techniques de combat, ce qui correspond tout à fait au profil de Cléophace (Lamah). Si la Cour suprême rejette notre recours, notre seul salut sera la grâce présidentielle".

Lamah a été défendu par des avocats commis d’office, mais au procès et étant donné la méthode militaire utilisée pour tuer Touré, l’unanimité s’est dégagée qu’il était le meurtrier. Toutefois, il cherchait à enfoncer Malick comme co-auteur du crime. Ensuite, il a également été prouvé, pendant le procès, qu’après l’arrestation de Condé — arrêté avant lui — Lamah avait tenté de l’empoisonner en prison.

Selon des statistiques officielles, la dernière session de la Cour d’assises de Conakry, en février 2006, a jugé 117 personnes pour assassinats et vols à main armée, condamnant 11 à mort. En 1995, environ 70 personnes avaient été jugées pour crimes, dont sept condamnées à mort.

A l’occasion de ses dernières tournées à l’Intérieur du pays, le ministre de la sécurité Ibrahima Dieng — décédé en novembre des suites de maladie —, relayant la demande des populations, avait réclamé publiquement l’accélération de la procédure d’exécution des criminels condamnés à mort. Et ses propos n’ont pas été démentis par le gouvernement.

Une récente illustration de l’appel des populations à l’application de la peine capitale : en juillet dernier, 15 malfrats soupçonnés d’être impliqués dans des meurtres de citoyens, ont été brûlés vifs et trempés dans de l’acide à Nzérékoré, dans le sud du pays, avant que les autorités ne rétablissent le calme.

"Sous la première République (1958-1984), quelquefois pour des motifs politiques, des criminels étaient pendus en public pour donner l’exemple. Les gens pensent à tort que la peine de mort infléchit la courbe de la criminalité, mais toutes les études vous prouveront le contraire", explique à IPS, Alpha Amadou Bano Barry, professeur de sociologie à l’Université de Conakry.

"On applique de mauvaises solutions à de vrais problèmes. Pour une lutte efficace contre la criminalité, il faut…combattre la pauvreté et le chômage afin d’offrir à tout le monde des services de base auxquels les citoyens ont droit", souligne Barry.

Selon Barry, l’appartenance de l’écrasante majorité des Guinéens — plus de 80 pour cent des huit millions d’habitants — à la religion musulmane, favorable à la peine de mort, explique également leur attitude face aux criminels.

Pour l’avocat Kourouma, Condé et Lamah ont eu les bras solidement attachés dans le dos à l’aide de cordes, sur une distance de 135 km, lors de leur transfert à la prison de Kindia après leur condamnation à mort.

"Ce traitement leur a fait perdre l’usage de leurs membres supérieurs pendant une période d’environ deux mois. C’est très grave", dénonce l’avocat.

Le président de l’Organisation guinéenne des droits de l’Homme (OGDH), Thierno Maadjou Sow, regrette la torture toujours en cours dans les postes militaires, de police ou de gendarmerie. "Le premier régime offrait des débouchés aux populations, malgré les crimes qu’il commettait lui-même. C’est ce qui explique le faible taux de criminalité en ce temps-là".

Les malfaiteurs exécutés en 2001 avaient tous exprimé de profonds regrets lors des visites des membres de l’OGDH à la prison de Kindia, affirme le président de l’organisation non gouvernementale basée à Conakry.

Selon lui, les sept condamnés exécutés en 2001 "avaient tellement peur de mourir, ils avaient tellement réfléchi que je suis persuadé que si on leur avait donné une nouvelle chance, on allait pouvoir les récupérer (pour la société)".

"La peine de mort n’a de sens que si le système judiciaire respecte toutes les règles d’un procès pénal. Ce n’est pas le cas en Guinée", déclare à IPS, Youssouf Sylla, un juriste de Conakry. (FIN/2006)

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