Face au réchauffement du climat, le vignoble suisse s’oriente vers le bio

Caleb Grob, directeur des Caves de la Béroche, à Saint-Aubin (NE). Photo : © Richard Leuenberger
26 juin 12 - Avec des taux de sucre de plus en plus élevés et des vendanges précoces, le vignoble suisse a choisi la voie de la culture biologique où la notion de qualité est au centre des préoccupations. Reportage.

Le climat du Nord au Sud

Telle est la thématique de la 6ème édition d’En Quête d’Ailleurs. 7 tandems formés de journalistes de Suisse romande, mais aussi du Liban, du Brésil, de Centrafrique, du Vietnam, du Kosovo, de Côte d’Ivoire et de Tunisie, déclineront ce thème du climat en autant de reportages croisés en Suisse et dans chacun de ces pays.

Michel Koffi/En Quête d’Ailleurs - Située au bord du lac de Neuchâtel, l’exploitation viticole de la Maison Carrée de Jean-Denis Perrochet s’étend sur 10 hectares, entre Auvernier et Hauterive. Six générations de vignerons-encaveurs se sont succédées derrière ses fûts, composant avec leur époque, entretenant et développant le patrimoine familial, tout en conjuguant progrès technique et respect de la tradition viticole.

Michel Koffi avec Jean-Denis Perrochet, viticulteur à Auvernier, dans ses vignes.
Photo : © David Marchon

Ici, fait remarquer Jean-Denis, « tout commence à la vigne », car «  la qualité du raisin dépend de plusieurs facteurs. Certains sont relativement stables, comme le sol, le cépage et le climat. D’autres sont plus variables et techniques, comme l’entretien du sol, la taille et le palissage ».

La question du défi climatique, comme chez tous les viticulteurs neuchâtelois, n’est pas encore trop préoccupante : on vendange, même de manière précoce, régulièrement fin septembre, avec des vins à 11 degrés en moyenne. Avec une pluviométrie certes irrégulière mais stable - en moyenne 900mm d’eau chaque année -, la vigne de Jean-Denis Perrochet bénéficie complètement des conditions climatologiques encore favorables du « château d’eau de l’Europe ».

Si ce n’était ce décalage des saisons qui commence sérieusement à poser problème. Car la plus grande menace est une maturation précoce des grappes de raisin, fin août ou début septembre : le risque de pourriture serait énorme, car il faudrait gérer à la fois le chaud et l’humidité. La période des vendanges est, en effet, un bon indicateur pour suivre l’histoire du climat (voir l’encadré 2).

Nouvelle approche

Ils ne rencontrent donc pas les problèmes que vivent les viticulteurs du sud de la France, inquiets à cause du réchauffement climatique qui donnent des vins trop alcoolisés. Seulement il faut s’adapter avec d’autres approches, remarque Michel O. Schurch de la Grillette, viticulteur-œnologue De Cressier. Techniques qui ne se mesurent pas à l’aune de la course à la production, « mais de la durabilité des sols ».

Fumier à base de biodynamie (voir l’encadré 1), des moutons à la place des machines pour tondre les herbes, de la bouse de vache dans des cornes de bœuf, tout y passe pour ranger au vestiaire l’utilisation des pesticides et autres, avec éviction des « vendanges chaudes qui causent des fermentations tumultueuses ». Face au « il faut produire le maximum possible », lui a privilégié comme la plupart des viticulteurs neuchâtelois, la « qualité ». Notion concrète et vérifiable partout dans cette région de Suisse. Pour Michel O. Schurch, à cause du réchauffement climatique, il faut réapprendre à travailler le sol, rompre avec un certain nombre d’habitudes.

S’impose la nécessité de planter de nouveaux cépages, en se débarrassant des produits phytosanitaires classiques qui détruisent la qualité du sol. «  Il faut augmenter la biodiversité en ressemant, en apportant au sol de l’humus, de la matière organique ». Son credo : trouver un équilibre entre « produire moins et plus sereinement ».

Il a supprimé les insecticides et herbicides de sa production depuis 10 ans. Comme tous les viticulteurs, il parle de rupture. Et se veut homme-orchestre : webmaster, œnologue, horticulteur, botaniste, etc. Pour mieux appréhender le sol, anticiper et produire des vins nouveaux et biologiques. « Les vins classiques sont difficiles à vendre », tranche-t-il.

« Horizon 2091 »

Commencent à s’expérimenter de nouveaux cépages venus du Sud, avec des croisements, pour créer des vins plus adaptés au goût des consommateurs locaux. Dans cette démarche novatrice, la Station Agroscope de Changins-Wädenswill travaille sur un contrat d’expérimentation avec les viticulteurs : une sélection de cépages parmi les plus plantés au Sud donnent des résultats importants, surtout grâce à leur résistance aux principales maladies fongiques qui touchent la vigne : botrytis, mildiou, oïdium, pourriture acétique. Alors, dans cette Station, on sélectionne pour le futur, « à l’horizon 2091 », des variétés de cépages qui résisteront mieux aux maladies et limiteront, à défaut de les supprimer, l’utilisation des intrants, pour une vigne durable.

Encadré 1 : La bonne étoile de la biodynamie

Dans un dépliant, on peut lire : Biodynamie : des idées et des émules. Avec pour chef de file, Christian Rossel, vigneron encaveur d‘Hauterive et ses 4 hectares de biodynamie. Un homme qui a « essuyé bien des quolibets ». Aujourd’hui, la station d’essais viticoles à Auvernier s’y intéresse.

Faire bio, ici, c’est cultiver une plante en respectant tout ce qui l’entoure et veiller à son équilibre, maîtriser les techniques qui offrent la possibilité de trouver, ou retrouver, une harmonie, une vigueur naturelle entre le sol, la terre et les plantes. C’est, précise-t-il, observer la plante dans son ensemble pour produire un vin de qualité. Par opposition à la culture interventionniste, classique de l’après-guerre avec l’utilisation de la chimie. Les premiers essais datent de 2012, après l’introduction à la biodynamie de Pierre Masson, « le roi incontesté de la biodynamie, mandaté par le secrétariat de l’éco-label Demeter Suisse ». La démarche de ces viticulteurs serait « unique en Suisse ».

Olivier Viret, chef de département de recherche en protection des végétaux/ viticulture-œnologie, se veut prudent, accroché à son regard d’homme de science. S’il croit aux mécanismes de défense naturelle de la vigne, comme des extraits de plante, se pose le problème de la fréquence des interventions et du bilan écologique qu’on en tire dans cette voie où tout est lié à la constellation. Pour lui, la solution à la fumure, la silice de roche au soleil plutôt qu’à l’ombre, et autres remèdes « magiques » lui paraissent « fantaisistes ». Il rejoint pourtant les viticulteurs sur un point : l’encépagement va migrer et l’on tendra vers une viticulture beaucoup plus écologique, sans intrant, par hybridation de cépages. Ce greffage permettra de juger la capacité de résistance aux maladies de la vigne. Ce projet sur les cépages résistants, à partir des végétaux sous exploités qui pourraient créer des résistants développés par la vigne elle-même, bénéficie d’un financement qui vient de…Bordeaux, en France voisine. Pour Caleb Grob des Caves de la Béroche, « ces cépages vont aider à faire des pinots supérieurs, de belles couleurs, d’une belle maturité et de meilleur qualité ». Et d’ajouter : « La recherche ne fait que suivre la demande du consommateur ». MK.

Encadré 2 : hausse des températures

Même si le réchauffement climatique observé ces dernières années a des incidences sur le développement végétatif de la vigne, les chercheurs de la Station de recherche Agroscope Changins-Wädenswil, dans une étude scientifique sur l’évolution climatique et phénologie de la vigne de 1958 à nos jours, font toutefois remarquer ceci concernant la végétation : du débourrement au stade de l’apparition des inflorescences, ne se manifeste aucune tendance à la précocité liée au réchauffement climatique. En revanche, la floraison, la véraison et les vendanges sont en moyenne avancées d’une dizaine de jours. De ce fait, la période de végétation s’en trouve raccourcie dans des proportions non négligeables.

A travers une étude diachronique, les chercheurs montrent, entre autres, que le réchauffement climatique est observé depuis la fin des années huitante : de 1958 à 2008, soit sur 51 ans, l’augmentation des températures moyennes d’avril à octobre est de 1,5°C. Le mois de septembre présente la plus faible augmentation avec plus de 0,3°C, tandis que les autres mois enregistrent une augmentation moyenne de 1,7 °C.

De cette étude se dégage un point important : la tendance à la précocité constatée doit être rapportée aux grandes variations qui ont été enregistrées de tout temps dans la phénologie des végétaux, et tout particulièrement dans celle de la vigne. Même si une augmentation durable des températures pourrait à long terme avoir un impact sur l’équilibre biologique de la vigne – avec des conséquences sur les techniques culturales et le choix des cépages-, il faut considérer que cette tendance peut aussi se stabilise, voire s’inverser. C’est la mission de ce centre de recherches dirigé par Jean-Philippe Mayor. M.K

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