En matière de sécurité en Afrique, "compter sur la France serait une grave erreur"

Roger Yomba Ngué vient de publier chez L’Harmattan un essai intitulé « Qui menace la paix et la stabilité en Afrique ?"
8 avril 13 - Roger Yomba Ngué est expert consultant en prévention des confits. Il analyse l’absence de réactivité de l’Afrique face à ses problèmes sécuritaires, plus particulièrement au Mali, en République démocratique du Congo et en République centrafricaine.

Propos recueillis par Sébastien Drans/Le Journal du Développement-

L’actualité africaine de ces derniers mois est malheureusement riche en problèmes sécuritaires : le Mali, la Centrafrique, la RD Congo… Les institutions africaines semblent inefficaces pour organiser seules et elles-mêmes une riposte. A qui, ou à quoi, la faute ?

Roger Yomba Ngué : Oui, le constat est affigeant. Vous pouvez aussi observer que les problèmes sécuritaires des pays cités, tout comme ceux de bon nombre de pays africains, sont des vieux confits qui ressurgissent dans un intervalle de plus ou moins 10 ans. Cela dénote du fait qu’ils n’ont jamais été réglés de façon consistante. Certains datent d’avant la période coloniale, d’autres ont été créés par la colonisation et son corollaire. Très souvent, lorsque la violence éclate, les négociateurs et autres parrains (souvent les ex-colonisateurs) procèdent au partage des postes politiques le temps de calmer les leaders. Les problèmes de fonds restent.

Dans les cas du Mali, de a RCA et de la RDC, ces problèmes tournent généralement autour du triptyque : mauvais partage de ressources nationales, problèmes identitaires et faiblesse de l’Etat central (mauvaise gouvernance, ressources humaines inadéquates, clientélisme, etc.).

Cela dit, avouons quand même que les dirigeants africains montrent beaucoup plus de volonté pour la résolution des confits dans le continent depuis l’institution de l’Union Africaine en 2000. Mais les différents mécanismes sont encore à l’étape de rodage. L’UA a actuellement tout l’arsenal juridique (traités, Accords, résolutions, protocoles, déclarations, Actes, programmes, plans d’action…) qui permettrait d’intervenir dès l’entame d’une crise de toute sorte dans nos différents pays. Toutefois, la mise en œuvre de l’architecture sécuritaire du continent, qui dépend elle-même de la mise en place de deux principaux piliers ((le Conseil de Paix et Sécurité (CPS) et la Politique Africaine Commune de Défense et Sécurité (PACDS)), peine à se réaliser malgré les déclarations de bonnes intentions et les nombreuses résolutions.

Par conséquent, l’UA n’est pas efficace du fait qu’elle est totalement plombée par le manque de moyens logistiques et fnanciers consécutifs au non respect des engagements pris par les Etats membres. Même si nous ne pouvons pas être catégoriques sur le manque de leadership des pays africains devant les institutions internationales, nous pouvons admettre que l’Afrique dépend encore beaucoup de l’extérieur sur les plans logistique et financier du fait de son manque d’organisation et de l’absence du sens d’anticipation.

L’UA a un fonds de paix qui n’était récemment alimenté que par quelques pays dont l’Afrique du Sud, le Nigeria et la Libye de Mouammar Kadhafi. L’Angola et la Guinée Equatoriale, par exemple peuvent, jouer un rôle positif plus important dans ce sens. Il existe aussi des rapports très ambigus avec le Conseil de sécurité des Nations unies, qui est le premier responsable du maintien de la paix mondiale. Vous constatez que par le passé, les interventions des organisations sous-régionales comme la CEDEAO et la SADC dépendaient de l’engagement de quelques pays comme le Nigeria et le Sénégal (CEDEAO) et l’Afrique du Sud (SADC) sur la base de fonds propres à ces pays.

Au Mali, il semble qu’il ait fallu toute le poids de la France pour que l’Afrique réagisse et accepte d’envoyer des troupes. Les Etats africains ont finalement répondu présents, sans oublier d’apporter la facture… Cette facture est-elle du chantage, ou - “seulement” - une bonne manière, après tout, de faire entrer des devises ?

Nous avons effectivement observé le ballet des réunions in- cessantes sur le Mali depuis près d’un an. Contrairement à son habitude, la CEDEAO, une des organisations fortes du continent, certainement par manque de moyens logistiques et fnanciers et les problèmes internes au Nigeria, s’enlisait dans de longues négociations (à l’intérieur et à l’extérieur) pendant que les “djihadistes” continuaient à estropier les Maliens ou tout simplement à lapider et violer leurs femmes et filles après avoir détruit leur patrimoine culturel multiséculaire.

Vous savez, la force des institutions dépend aussi de la qualité des hommes qui les animent. La Côte d’Ivoire et le Bénin qui dirigeaient respectivement la CEDEAO et l’UA ne sont pas des puissances militaires et ont peu d’expérience en matière de maintien de la paix malgré la volonté des grands leaders que sont les présidents Alassane Ouattara et Boni Yayi. L’UA, au niveau de sa Commission était dans une transition difficile entre les “souverainistes” et les “modérés” d’après certains observateurs. Nous constatons aussi que ce sont les soldats français qui viennent une fois de plus protéger les droits du peuple malien et nous montrer la voie à suivre plus de cinquante ans après les indépendances.

Maintenant, vous parlez de la facture. Le chiffre de 8.000 hommes est avancé pour constituer une force africaine qui ira sauver le Mali – après sa libération par la France ! Nous sommes en stratégie militaire et nous ne pouvons réféchir que par hypothèses n’ayant pas toutes les données. Il est toutefois évident que le schéma tactique qui a prévalu avant l’intervention de la France souffrait de quelques faiblesses puisque le chiffre initial était d’environ 3.300 hommes requis. Cette situation expose une fois de plus la faiblesse de nos Etats et institutions donc de nos armées d’où sont sortis les plans initiaux. On peut légitimement se poser la question de savoir qui va fnancer dans la durée une telle opération ? En tout cas pas l’Union Africaine. Elle n’en a pas les moyens.

L’ONU est déjà engagée en Afrique avec plus de 70% de ses effectifs de maintien de la paix. Contrairement à ce qui est avancé officiellement, la France et d’autres grandes puissances ne vont-elles pas payer davantage et donc réclamer objectivement plus de concessions sur les richesses supposées du sous-sol du Nord Mali ?

En prenant un rôle de leader dans la guerre au Mali, la France réaffrme une place militaire sur le continent que certains pouvaient croire appartenir à un autre temps. Cela risque-t-il d’encourager l’Afrique à s’unir dans ses efforts de pacifcation et de prévention des confits ? Ou au contraire, l’Afrique pourrait-elle trouver en la France un bon moyen de se “débarrasser” de ses problèmes sécuritaires ?

L’épisode du Mali doit nous servir de catalyseur pour faire évoluer nos capacités propres en laissant de côté la propension à l’égoïsme qui caractérise le nationalisme primaire de certains dirigeants. Compter sur la France serait une grave erreur parce que la France est une grande puissance qui a son agenda personnel. Nous doutons fort bien que cet agenda s’harmonise avec les attentes des populations africaines. Nous ne croyons même pas qu’un seul leader sérieux peut encore abonder dans ce sens.

Autre chose, vous savez, l’impact des programmes EURO-RECAMP (Union européenne) et AFRICOM (Etats-Unis) chargés du renforcement des capacités des armées africaines, est loin d’être perceptible actuellement. Soit nous accélérons notre mécanisme interne et travaillons par le renforcement de l’EURO-RECAMP et d’AFRICOM, soit nous condamnons les peuples africains à errer dans la forêt ou le désert chaque fois qu’un groupe armé, manipulé ou non, s’appropriera les revendications légitimes d’une portion de la population pour un partage équitable des ressources.

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