"En Libye on peut critiquer Allah, mais pas Kadhafi"

5 octobre 06 - Pour la première fois depuis vingt ans, Reporters sans frontières a pu se rendre en Libye. Un signe, parmi d’autres, des changements en cours au pays du « frère leader » Kadhafi. Mais cette décrispation ne doit pas cacher la réalité d’un régime qui reste l’un des plus fermés du monde aux libertés publiques.

Si, avec la fin de l’embargo, la Libye a opéré un virage à 180 degrés sur le plan diplomatique et connu une ouverture économique, le monopole du Mouvement des comités révolutionnaires - la véritable colonne dorsale du régime - est intact, et la presse reste un instrument de propagande.

Les médias sont toujours contrôlés par le pouvoir, à l’exception notoire, c’est vrai, des télévisions satellitaires et d’Internet. Aucun organe de presse indépendant n’existe. Si Seif al-Islam et sa fondation ruent dans les brancards - le fils du colonel Kadhafi a lancé des médias plus « jeunes », plus « modernes » mais toujours « dans la ligne » - il est toujours aussi dangereux de dépasser les lignes rouges : Kadhafi et sa famille, la question berbère, la grande corruption, etc. « En Libye, on peut critiquer Allah mais pas Kadhafi », résumé un journaliste sous couvert d’anonymat. La preuve : le cyberdissident Abdel Razak Al Mansouri, emprisonné durant dix-huit mois, et le journaliste Daïf Al Ghazal, assassiné au printemps 2005, ont en commun d’avoir mis en cause celui qui règne sur le pays depuis maintenant 37 années.

Mais les temps changent. Grâce à Al-Jazira et aux publinets, les Libyens ne sont plus isolés du reste du monde comme ils le furent dans le passé. Ils supportent de moins en moins la langue de bois des médias officiels. Parmi les journalistes, les critiques fusent, même si on demande, systématiquement, à conserver l’anonymat. Il faut dire que la peur est palpable, y compris parmi les correspondants de la presse étrangère. Certes, il est possible de voyager sans être encadré par un guide ou un interprète, mais l’obtention d’un visa reste souvent un parcours du combattant et les pressions n’ont pas disparu.

Le « changement » présenté comme un acquis par le Syndicat des journalistes libyens - à qui Reporters sans frontières doit son invitation - est encore largement de l’ordre de la rhétorique. Les médias, s’ils abordent enfin les tracas de la vie quotidienne et dénoncent la petite corruption qui empoisonne l’ordinaire des Libyens, sont toujours sous la coupe d’un régime politique basé, quoi qu’il en dise, sur un système du parti unique. Signe encourageant : des points de vue contestataires apparaissent, y compris dans les instances dirigeantes de la presse. Les déclarations iconoclastes du fils Kadhafi - en faveur de la privatisation des organes d’information et très critiques à l’égard de la presse - témoignent, à leur manière, d’une prise de conscience au plus haut sommet du pouvoir : la Libye bouge, alors autant accompagner - pour les contrôler ? - les évolutions en cours.

La communauté internationale, et tout particulièrement l’Union européenne, doit soutenir tous ceux qui militent, en Libye et à l’extérieur, pour davantage de liberté dans le domaine de l’information notamment. Il est impératif d’exiger toute la vérité sur l’assassinat de Daïf Al Ghazal. Cette affaire permettra de mesurer la volonté réelle du régime d’en finir avec sa face la plus noire. Pour Reporters sans frontières, au-delà des grandes déclarations, parfois sincères, c’est seulement avec l’apparition de médias privés et réellement indépendants que l’on pourra parler d’un véritable changement. Ce n’est toujours pas le cas aujourd’hui.

La délégation de Reporters sans frontières s’est rendue en Libye du 13 au 17 septembre 2006. Un rapport complet de cette mission est disponible sur www.rsf.org.

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