En Francophonie, tout va bien… à peu près


Abdou Diouf, à la tête de la Francophonie : "Nous jouons un rôle de prévention, d’alerte précoce". DR
19 mars 13 - L’organisation se dit être de toutes les résolutions de conflits. Mais « sans tam-tam ». Rencontre pingpong avec Abdou Diouf, secrétaire général de l’OIF, à l’occasion de la Journée internationale de la Francophonie ce mercredi.

Propos recueillis par Carole Vann/InfoSud - Alors que la Francophonie célèbre ce mercredi sa Journée Internationale, Abdou Diouf, le secrétaire général de l’organisation qu’il incarne depuis une dizaine d’années, revient sur son influence et ses ambitions. En vieux routard de la diplomatie : avec courtoisie et esquive. Interview.

L’adhésion du Mali à l’OIF a été suspendue depuis le coup d’Etat du 22 mars 2012. Un an après, il se murmure que la réintégration est imminente. Vous confirmez ?

Depuis le coup d’Etat, nous avons suivi et accompagné les efforts du Mali. Nous avons été de toutes les réunions des partenaires internationaux. Je viens d’ailleurs d’envoyer une grande mission là-bas. Mais je pense que le moment n’est pas encore venu pour lever la suspension du Mali, même si nous avons constaté des progrès aussi bien sur le plan sécuritaire que politique. Cependant ces progrès ont besoin d’être accompagnés encore quelques temps.

Vous faites allusion aux multiples dénonciations des organisations internationales concernant de graves exactions notamment de la part de certains éléments de l’armée malienne ?

Nous déplorons tout cela, mais nous pensons surtout que le processus politique n’est pas arrivé à un point d’irréversibilité qui pourrait me permettre, à moi, de proposer au Conseil permanent de la Francophonie la levée des mesures de suspension. Cela dit, c’est l’occasion de rendre un hommage appuyé à la République française et au président François Hollande pour l’action énergique, efficace et courageuse qu’il a menée, ainsi qu’aux armées africaines, en particulier aux troupes tchadiennes. Je crois que si cette action n’avait pas été menée à ce moment précis, aujourd’hui nous aurions affaire à une République islamique dirigée par des djihadistes terroristes, et la tâche serait beaucoup plus compliquée car le problème aurait débordé sur les pays limitrophes.

Casques bleus francophones

Vu de l’extérieur, il est souvent reproché à l’OIF son manque d’impact, notamment dans les grandes crises internationales. Une structure qui se veut tellement apolitisée qu’elle peut paraître fade, voire transparente.

Pure illusion d’optique. D’abord, ce que la France a fait, l’OIF ne peut pas le faire. Nous n’avons pas de divisions, mais nous pesons de tout notre poids sur les Etats pour qu’ils soient présents militairement. Je suis souvent en contact avec les Nations Unies pour veiller à ce qu’il y ait suffisemment de francophones parmi les casques bleus envoyés dans les pays en crises, comme ce sera le cas au Mali.

Nous ne faisons pas de tam-tam, mais dans toutes les crises africaines, l’impact de l’intervention de l’OIF est décisif. Quand il y a eu, en 2001, la crise des Comores, toute la communauté internationale avait baissé les bras. C’est nous qui avons aidé à mettre en place les accords qui ont permis de sortir de l’impasse.

De même pour la Centrafrique. Depuis 2005, nous y sommes présents pour accompagner les efforts dans la région pour en faire un Etat de droit. Parlons du Niger avec le président Tanga. Quand il y a eu le coup d’Etat, nous avons été les premiers à entrer en contact avec les militaires afin de leur signifier que, bien que nous condamnions la prise du pouvoir par la force, nous allions les accompagner car nous savons qu’ils voulaient sortir le pays de la crise. Cela a duré plusieurs mois et, grâce à notre accompagnement dans tous les domaines (expertise, renforcement des capacités), nous avons réussi à aider le Niger à sortir de sa crise.

Et Haïti, Madagascar, la Guinée ? Faut-il que le monde ait la mémoire courte pour oublier ce que nous avons fait en Guinée ! Au moment du second scrutin présidentiel, c’est à la Francophonie que l’on a demandé d’assurer de manière exceptionnelle la présidence de la commission électorale nationale indépendante, qui a permis la tenue de l’élection.

Combien de crises ont été évitées parce que j’ai pris mon téléphone au moment critique pour appeler les chefs d’Etats. Combien de fois les ai-je reçus, en tête à tête, dans ce même bureau. Avant-hier encore, je m’entretenais avec le président du Burundi.

On peut faire des gestes éclatants avec des résultats nuls, alors que d’autres actions peuvent être discrètes mais efficaces. Nous jouons un rôle de prévention, d’alerte précoce. Pour bâtir un Etat de droit, il faut accompagner le pays au jour le jour. Nous sommes une organisation avec des valeurs, des normes, des principes. Et nous travaillons main dans la main avec la communauté internationale.

Le dernier Sommet de la Francophonie de Kinshasa en octobre dernier, est-il un échec de votre organisation puisqu’il n’y a eu aucune amélioration en matière de respect des droits hommes en RDC ?

La Francophonie est-elle allée en RDC pour une visite d’Etat ou ses Etats membres y sont-ils allés pour discuter des problèmes universels ? Les chefs d’Etats ont décidé que ce sommet aurait lieu à Kinshasa, ils ne sont pas revenus sur leur décision. Déjà en 1991, nous devions tenir notre sommet à Kinshasa, mais nous avions renoncé. J’étais alors président en exercice, j’ai averti Mobutu que nous ne viendrions pas.

Depuis 1986, il n’y a jamais eu de Sommet de la francophonie dans un pays d’Afrique centrale. Donc je pense que les chefs d’Etat ont été sages de maintenir ce sommet à Kinshasa.

Des décisions importantes y ont été prises. C’est là que la stratégie numérique de la Francophonie a été adoptée, de même que la politique intégrée de la langue française. Un sujet très important puisque c’est la branche sur laquelle nous sommes assis, dans un monde où il est de de plus en plus malaisé de faire prévaloir l’idée de multilinguisme et de diversité culturelle.

C’est aussi là qu’il été décidé de confier au Secrétaire Général le soin de proposer au prochain sommet, qui se tiendra à Dakar en 2014, une stratégie économique de la francophonie. J’ajouterais que, suite au sommet de Kinshasa, le parlement de la RDC a adopté une loi sur une Commission électorale nationale indépendante, et une Commission nationale des droits de l’homme. Bien sûr tout réside dans son application, mais il faut déjà les instruments pour agir.

« La mondialisation fausse les données »

Le président gabonais a décrété que son pays allait se mettre au bilinguisme. Sans opposer le français et l’anglais, comment susciter chez les jeunes générations l’envie d’apprendre le français, alors que la plupart des multinationales s’implantant en Afrique demande du personnel anglophone ?

Ce que je constate, c’est que le nombre de locuteurs francophones augmentent dans le monde. Et le nombre d’apprenants aussi. Il n’y a pas lieu d’être pessimiste. Nous sommes dans un monde où la mondialisation ramène à l’anglais, ce qui fausse les données. Notre problème est inverse : nous n’avons pas suffisamment de moyens pour répondre à la demande d’apprentissage du français dans le monde, également en dehors de l’espace francophone.

Moi comme africain, j’ai été amené à diriger le continent par deux fois. Je vous assure que je ne me préoccupais pas de savoir qui était anglophone ou francophone. Ce qui m’intéresse, c’est que le continent se développe.

Mais comment expliquer que, globalement, l’Afrique anglophone s’en sort mieux que la francophone ?

Il faut éviter les schématisations : l’Afrique dans son ensemble commence à sortir la tête de l’eau. Chacun est interdépendant. Par exemple sur le front de l’énergie, c’est probablement du Congo démocratique, où, si se construit le barrage hydro-électrique d’Inga, que viendra la solution pour pallier au manque du continent tout entier. Voire au-delà. Les pays du Nord se rendent compte que c’est aussi dans leur intérêt que nous nous développions vite et bien.

Globalement, l’espace francophone a tendance à se rétrécir. En Asie, le dernier journal d’information a fermé il y a deux ans, notamment suite à la suppression des subventions de l’OIF.

Et nous avons tenté de l’éviter. C’était un dimanche, on m’a dit que Cambodge Soir allait fermer. J’avais alors dépêché en urgence Hervé Bourges, l’ancien président de l’audiovisuel français, qui par amitié pour moi est aussitôt parti en mission à Phnom Penh pour sauver Cambodge soir. Mais les autres partenaires ont fait défaut. Nous espérons que cette expérience va être réitérée, et je continue de me battre pour la présence francophone en Asie du Sud-Est. D’ailleurs, avant la fin de mon mandat, j’ai décidé que nous fêterons les Journées de la Francophonie le 20 mars 2014 à Hanoï.

Que dire des questions culturelles, qui sont souvent l’enfant pauvre des organisations internationales ?

La culture est le combat prioritaire mené par la Francophonie. En 2003, on nous traitait de rêveurs. En 2005, l’Unesco adoptait la Convention sur la diversité culturelle. Ce fut un combat terrible, surtout à cause des oppositions des Etats-Unis et d’Israël. Aujourd’hui, il existe 350 centres de lecture et d’animations culturelles dans 21 pays francophones. Nous sommes présents sur tous les grands festivals, nous avons inauguré plusieurs Maisons des savoirs, sans compter un fonds dynamique pour encourager la production audiovisuelle au Sud.

Le Qatar, manne providentielle ?

Néanmoins, certaines décisions peuvent brouiller le message. Comme celle d’accepter le Qatar dans vos rangs. Est-ce une décision économique, politique ?

Ne faisons pas de prosélytisme. Le Qatar a souhaité devenir membre associé, les chefs d’Etat ont accepté, nous exécutons. Il n’y a rien de politique ni de financier dans ce choix, le Qatar ne nous a pas inondé d’or. On espère cependant qu’il viendra appuyer certains de nos programmes en faveur des pays les plus pauvres.

Mais le risque d’influence est réel : la chaîne Al Jazeera, financé par Doha, est une plateforme pour les islamistes.

La Francophonie compte 77 états souverains, un nombre suffisamment important pour garantir une certaine neutralité. Ce d’autant plus que le Qatar n’est pas un membre à part entière. La Francophonie a des bases solides, des objectifs et des valeurs à défendre.

L’interrogation vient du fait que ce n’est pas un pays francophone. Sur une échelle de 1 à 10, comment définissez-vous le degré de francophonie d’un pays ? Il y a là-bas des gens qui parlent français, Qataris comme étrangers, il y a des lycées français etc.

Après 11 ans à la tête de la Francophonie, vous passerez la main en lors du sommet de Dakar. Qui pour vous succéder, avez-vous un rôle dans le choix de votre successeur ?

En 2014 je termine mon mandat et ma vie publique. Pour le reste je ne peux rien vous dire. Cela fait bien longtemps que je roule ma bosse.

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