En Côte d’Ivoire, une réconciliation toujours en panne

Malgré la tenue de Commiissions Vérité et Réconciliation, le feu des haines ethniques et politiques est loin d’être éteint en Côte d’Ivoire. DR
16 octobre 14 - Trop courtes, mal organisées, et surtout peu relayées par les médias, les Commissions Vérité et Réconciliation qui viennent de s’achever laissent un goût amer aux Ivoiriens. Au risque de voir le pays sombrer à nouveau dans la violence, un an avant l’élection présidentielle.

Abidjan, Alexis Adele/InfoSud - Trop courtes, mal organisées et surtout peu médiatisées, les commissions vérité et réconciliation qui viennent de s’achever laissent un goût amer aux Ivoiriens. Au risque de voir le pays sombrer à nouveau dans la violence, un an avant l’élection présidentielle.

« Pendant les combats de mars 2011, nous avons tenté de quitter la ville de Duékoué à pied, quand nous avons été rattrapés par des dozos (chasseurs traditionnels, ndlr). Ils ont exécuté mon mari et notre fils aîné, avant de sectionner leurs doigts comme trophée », raconte en larmes Bertine Goueu, originaire de l’ouest.

A un an d’une nouvelle élection présiden- tielle qui s’annonce sensible, la Côte d’Ivoire a récemment voulu s’inspirer du modèle sud-africain pour définitivement panser les plaies de la crise post électorale de 2010-2011, qui a fait plus de 3000 morts selon l’ONU.

Censure

Mais la Commission dialogue, vérité et ré- conciliation (CDVR), en charge de cette mission, paraît loin de la remplir. En septembre 2014, une centaine de victimes – sur les 60’000 estimées – ont témoigné, à Abidjan, la capitale économique ivoirienne, devant une assistance où les journa- listes n’étaient pas les bienvenus, se voyant même confisquer leurs stylos.

Quant aux retransmissions, en différé à la télévision nationale, elles ont été amputées de certains extraits des témoignages relatifs aux viols collectifs ou aux violences intercommunautaires : les responsables des CDVR ont es- timé qu’ils étaient susceptibles de provoquer la résurgence d’un conflit au sein de certains groupes ciblés. Mais cette censure et ce manque de transparence ont surtout engendré de vives critiques parmi la population.

Acteur partial

« Nous avons eu droit à un simulacre d’audiences. Les victimes ont été triées sur le volet pour servir du cinéma à l’opinion », a commenté Issiaka Diaby, président du Collectif des victimes en Côte d’Ivoire. Et d’ajouter que « la méthode d’organisation et la conduite de l’au- dience par un acteur de la crise que le pays a connue, ne permettent pas d’atteindre le résultat escompté ».

Tandis que l’ancien chef de l’Etat ivoirien Laurent Gbagbo est incarcéré à La Haye en attente de son procès devant la Cour pénale internationale, son adversaire de 2010 et actuel président ivoirien, Alassane Ouattara, a placé à la tête de la CDVR un proche, Charles Konan Banny, lui-même impliqué durant le funeste scrutin. Un risque de partialité que cet ancien premier ministre écarte d’un revers de main : « Les audiences publiques avaient pout but d’envoyer un message aux Ivoiriens : que cela éveille en eux l’indignation et la colère afin qu’ils expul- sent définitivement la violence et la haine ».

L’explication est insuffisante pour le politologue ivoirien Florent Guéhi. « Cette étape était extrêmement cruciale pour la réconciliation. Malheureusement, non seulement les audiences n’étaient pas publiques, mais la confrontation entre victimes et bourreaux n’a pas non plus eu lieu. Il n’y a eu que de simples témoignages face auxquels les coupables ont brillé par leur absence. En imposant ce modus operandi, qu’espérait Charles Konan Banny ? »

Désintérêt politicien

« La question est aussi de savoir si la CDVR a reçu des moyens financiers et logistiques à la hauteur de sa mission, déplore Geoffroy-Julien Kouao, enseignant de droit public à l’université du Maghreb d’Abidjan. On peut en douter quand on remarque le manque de volonté des politiques d’aller à la réconciliation. » Au cours des audiences, les partis politiques n’ont pas brillé par leur intérêt pour le processus. Ils continuent de se focaliser sur la Commission électorale indépendante (CEI), qui doit organi- ser la présidentielle de 2015 et sur laquelle ils sont en profonds désaccords. En particulier sur la reconduction à la présidence de la CEI de Youssouf Bakayoko, déjà aux commandes lors de la désastreuse présidentielle de 2010, qui avait conduit le pays à de longs mois d’un conflit meurtrier.

« Les discussions et les querelles de clocher autour de la CEI nous inquiètent, a déclaré le Mouvement ivoirien des droits humains (MIDH). On est en train de préparer des len- demains sombres pour la Côte d’Ivoire : il existe de graves raisons de croire à la répétition d’élections calamiteuses et humainement ruineuses. »

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