Disparitions forcées au Pakistan, ou les revers de la lutte antiterroriste

Amina Masood Janjua, la femme d’un disparu. © Defence Human Rights
11 octobre 13 - Quelque 4000 personnes auraient disparu depuis qu’Islamabad s’est engagé en 2001 à aider les Etats-Unis dans leur traque.

Peshawar, Ashfaq Yusufzai/ InfoSud-IPS - En 2005, l’année de ses 20 ans, Adnan Khan a été condamné pour une tentative de meurtre sur le ­président pakistanais de l’époque, Pervez Musharraf. Si des doutes subsistent quant à sa culpabilité, beaucoup de zones d’ombre demeurent également sur ses différents lieux d’incarcération pendant les deux années durant lesquelles il a attendu son procès.

« Mon frère assure ne pas être un terroriste. Mais les agences de sécurité ont affirmé qu’il entretenait des liens avec Al-Qaida et les talibans », explique Abdul Qadoos. La fratrie est originaire de Khyber Agency, l’un des districts appartenant aux zones tribales sous administration fédérale (FATA), dans le nord-ouest du Pakistan, et dont la capitale administrative est Pesha­war.

Il a fallu des années d’intense combat administratif à la famille d’Adnan Khan pour savoir où celui-ci était emprisonné, et surtout pour quel motif. En ce sens, ils sont plus chanceux que les proches de quelque 8000 autres personnes supposément arrêtées par les forces de sécurité pakistanaises et qui ne sont jamais réapparues depuis plusieurs années.

Selon la Commission des droits de l’homme du Pakistan, la plupart des individus détenus illégalement sont des sympathisants des partis nationalistes originaires des provinces du Sind (sud), des FATA et du Baloutchistan (sud-ouest), des territoires farouchement opposés au gouvernement militaire de ­Musharraf. Principaux visés : des opposants, des journalistes et des étudiants.

Livrés aux Américains

Mais pour l’avocat Arif Jan, qui s’occupe de 60 cas de disparitions forcées, le rythme des arrestations s’est considérablement accéléré dans ces trois régions après les ­attentats du 11 septembre 2001. « Dans la majorité des cas, les services de renseignement pakistanais ont d’abord nié détenir les personnes disparues. Mais, plus tard, beaucoup ont été retrouvées dans leurs services », affirme Arif Jan.

Amina Masood Janjua est sans nouvelle de son mari, un homme d’affaires disparu le 30 juillet 2005. Elle a créé l’organisation DHR (Defence of Human Rights and Public Service Trust), qui est le fer de lance d’une campagne contre les disparitions forcées dans le pays. Depuis, elle parcourt la planète pour dénoncer les détentions arbitraires dans la guerre contre le terrorisme.

Selon les chiffres officiels, seuls 460 cas de personnes disparues sont recensés au Pakistan. Un chiffre bien loin de celui avancé par les familles des victimes. « Nous avons soumis 4000 cas de disparitions forcées au tribunal. Nous espérons que le premier ministre, Nawaz Sharif, va prendre des mesures audacieuses et fermer les cellules de torture souterraines mises en place par les agences de sécurité. Et qu’à terme, nous pourrons récupérer nos fils, nos maris, nos frères. Ce néant est une torture mentale sans fin. Nous ne savons même pas s’ils sont morts ou vivants. »

Parmi les individus disparus, près de 2000 auraient été remis aux Américains, croit savoir Amina Masood Janjua. Ils seraient détenus dans les bases militaires américaines de Bagram ou d’Herat, dans l’ouest de l’Afghanistan voisin. Pour corroborer ses dires, elle s’appuie sur le cas du docteur Afia Siddiqui. Cette Pakistanaise, soupçonnée par les Etats-Unis de liens avec Al-Qaida, avait disparu depuis 2003. Elle a été retrouvée sous la garde des forces américaines. Un cas parmi d’autres qui, en 2007, avait poussé Amnesty International à pointer du doigt les services de renseignement pakistanais. L’organisation DHR les a accusés d’avoir enlevé des personnes sans preuves tangibles de leur connexion avec Al-Qaida, et de les avoir ensuite livrées au gouvernement américain.

Face au tollé grandissant, début 2013, le comité parlementaire sur la sécurité nationale a rappelé la nécessité pour les organismes d’Etat de respecter la Constitution, stipulant que les individus arrêtés doivent être présentés devant un tribunal dans les vingt-quatre heures. Des annonces qui n’ont toujours rien changé aux pratiques des services de sécurité, selon Amina Masood Janjua.

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