Diffamation des religions : comment le forcing égyptien a échoué devant l’ONU

Le Conseil des droits de l’homme a tenu sa 21ème session du 10 au 28 septembre 2012. Image : DR.
1er octobre 12 - En tentant de rouvrir la brèche vers une norme internationale visant à étouffer toute critique de l’islam la semaine dernière, l’Egypte a suscité une levée de boucliers des pays occidentaux et latino-américains.

Juan Gasparini et Carole Vann / InfoSud - La communauté internationale peut-elle, au nom des droits de l’homme, adopter une mesure contraignante destinée à condamner les insultes et les profanations à l’égard d’une religion ? Débats houleux et vifs tiraillements ont déchiré les diplomates à ce sujet dans la session du Conseil des droits de l’homme qui s’est achevé vendredi à Genève. A l’origine de cet embrasement, le film islamophobe diffusé sur Youtube et les caricatures de Mahomet publiées par Charlie Hebdo. Profitant des soulèvements dans le monde arabo-musulman, l’Egypte ravivait un concept que l’on croyait enterré au sein de l’ONU : l’islamophobie et, par extension, la diffamation des religions.

La semaine dernière, le président Mohammed Morsi, figure du parti des Frères musulmans, agissait simultanément à Genève et à New York pour tenter de rouvrir la brèche vers une nouvelle norme internationale destinée à limiter l’exercice de la critique contre les croyances. Mercredi, dans un discours sans ambivalence à l’Assemblée générale de l’ONU, il traçait la ligne politique en déclarant que les « insultes contre le prophète ne peuvent pas être tolérées »… et que « l’Egypte respecte la liberté d’expression sauf lorsque celle-ci vise une religion ou une culture particulière ». Le lendemain, la délégation égyptienne à Genève, télécommandée depuis le Caire, tentait de glisser un paragraphe sur l’islamophobie dans une résolution sur le racisme proposée par l’Afrique du Sud.

Parallèle entre racisme et islamophobie

Le texte déplorait l’utilisation de tout moyen incitant à « des actes de violence nationale, raciale ou religieuse, à la xénophobie ou à l’intolérance qui y est associée et à la discrimination à l’égard de toute religion, ainsi que les actes visant les symboles religieux et les personnes vénérées ». En établissant un parallèle entre racisme et islamophobie, l’Egypte espérait mettre un pied dans la porte. Car pour l’ONU des droits de l’homme, c’est Genève – et non New York – qui a autorité en matière juridique.

La levée de boucliers des pays occidentaux et des Etats Unis, appuyés par la plupart des pays latino-américains, a été immédiate. « Les termes employés, en particulier les références aux symboles religieux et aux personnes vénérées, avaient des relents trop évidents de diffamation des religions. C’est inacceptable au nom de la liberté d’expression. Il ne faut pas perdre de vue que l’ONU ne défend pas des religions mais des individus dans leur droit de pratiquer ou ne pas pratiquer », nous explique un diplomate occidental. Les lois condamnant les insultes aux religions existent au niveau national dans certains pays, elles découlent des articles 19 et 20 du pacte civil et politique de l’ONU

L’Afrique du Sud prise en tenaille

Ont alors suivi réunions sur réunions avec des chassés croisés de propositions entre pays occidentaux, musulmans et africains. A ce conflit de taille, s’en superposait un autre, à propos d’un terme créé pour la circonstance par les pays africains : « l’afrophobie » considérée dans la résolution initiale comme « unique » forme de discrimination. La terminologie, qui a bien sûr fait bondir les anciennes puissances coloniales, était inacceptable aussi sur le plan des droits de l’homme puisqu’elle semblait exclure les autres formes de discrimination. L’Afrique du Sud, à l’origine du projet sur le racisme, s’est trouvé prise en tenaille entre le besoin d’avoir le soutien des pays occidentaux ainsi que des pays musulmans mais aussi africains qui, eux, tenaient absolument à leur « afrophobie ». Surtout, Pretoria ne pouvait pas se permettre de tourner le dos au reste du continent où monte une influence islamique considérable : en Egypte bien sûr, mais aussi en Tunisie, Libye, Algérie, Sénégal, Soudan…

Droits de l’homme sauvegardés

Au terme de trois jours et une nuit d’âpres marchandages, un compromis a été trouvé en toute dernière minute, à 18h vendredi. Le terme « unique » accolé à la discrimination des personnes d’ascendance africaine, « l’afrophobie », a été biffé, de même que le phrasé contenant la diffamation des symboles religieux et des personnes vénérées. Les 56 pays de l’Organisation de la conférence islamique (OCI) – parmi eux 24 pays africains – ont du coup retiré leur parrainage du projet sud-africain. Mais la résolution a été adoptée par les membres du Conseil des droits de l’homme à 37 voix contre une (Etats-Unis) et 9 abstentions (l’Union européenne). La Suisse, la Norvège et les pays latinos- américains ont voté oui. Ces pays ont par ailleurs participé activement à la négociation et joué un rôle important de conciliation dans tout le processus.

« Nous avons estimé que le texte représente au final un compromis acceptable pour la très grande majorité des Etats du Conseil, nous confie l’expert suisse, Jean-Daniel Vigny, car les droits de l’homme y sont sauvegardés. » Une ligne rouge que la Suisse et la Norvège – deux pays qui revendiquent la neutralité – veillent à ne pas franchir dans un univers où les droits de l’homme sont constamment mêlés aux intérêts politiques.

Côté ONG, l’agitation de ces derniers jours en a laissé dubitatif plus d’un : « Les implications sociales, politiques et juridiques liées à ces provocations délibérées à l’égard des religions et des croyances, ainsi qu’aux soulèvements "téléguidés" qui y répondent sont trop importantes pour être traitées à la hâte avec des dispositions bricolées dans une résolution sur le racisme du Conseil des droits de l’homme. Il faut aborder ces questions de façon calme et adéquate afin de trouver des réponses efficaces et durables, ceci en poursuivant les démarches déjà en cours dans ce sens. », déclare Peter Splinter, représentant à Genève de Amnesty International.

Certes le débat n’est pas clos et promet de faire un retour en force lors de la prochaine session du Conseil des droits de l’homme en mars 2013.


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La loi antiblasphème viole les droits des Pakistanais

Faire inscrire le blasphème parmi les délits reconnus en droit international : le 19 septembre dernier, l’Organisation de la coopération islamique (OCI) promettait une nouvelle fois de s’atteler à la tâche. La revendication née dans les années 1990 a été ravivée par les réactions à la diffusion récente d’un film islamophobe et aux caricatures publiées par Charlie Hebdo. Le même jour, le Conseil œcuménique des Eglises (COE) enjoignait le Pakistan de s’inquiéter des abus en nombre croissant commis au nom de sa loi antiblasphème. La déclaration concluait une rencontre publique tenue en marge de la vingt et unième session du Conseil des droits de l’homme des Nations Unies à Genève, et réunissant notamment vingt-trois représentants pakistanais musulmans, chrétiens et hindous. « La majorité des inculpations prononcées au nom de la loi antiblasphème se sont avérées fausses », rappelle d’emblée l’évêque Samuel Azariah, modérateur de l’Eglise du Pakistan. En cause, l’imprécision des articles concernés. Du coup, la méfiance gangrène la société pakistanaise, et attise les haines intercommunautaires. Mais c’est aussi l’application de la loi que dénonce la commission des Eglises pour les affaires internationales (CEAI) du COE, instigatrice de la manifestation.

Conçue à la base pour protéger les sentiments religieux de tous, la loi a été amendée dans les années 1980 par le pouvoir militaire du général Zia-ul-Haq. Comme le rappelait le quotidien français La Croix lors de l’assassinat du gouverneur du Pendjab en 2011, « depuis la création du pays, en 1947, l’élite politique a toujours instrumentalisé l’islam pour asseoir son pouvoir ». La loi, qui prévoit la peine de mort en cas de blasphème, est « appliquée arbitrairement par la police et les pouvoirs judiciaires », souligne la CEAI. Selon les dispositions actuelles, une condamnation peut être prononcée sans que l’intention d’« outrager les sentiments religieux d’un groupe » soit prouvée, en violation des droits fondamentaux garantis par la Constitution pakistanaise. Lorsqu’elles traitent de blasphème, les autorités judiciaires subissent des menaces, note aussi la CEAI, « ce qui amène les tribunaux de première instance à prononcer des condamnations sans fondements suffisants ». Réalité parfois oubliée, les minorités religieuses ne sont pas seules touchées. Selon la commission nationale Justice et paix de l’Église catholique romaine, sur 964 personnes accusées de profanation du Coran ou de blasphème entre 1986 à 2009, 479 étaient musulmanes, 119 chrétiennes, 340 ahmadies (tenant d’un culte musulman jugé hérétique par le sunnisme et le chiisme), 14 hindoues et 10 membres d’autres religions. « Hélas, Rimsha n’est qu’un cas parmi d’autres… », note l’évêque Azariah. Un cas particulier, pourtant. En raison de son retournement spectaculaire, d’abord : arrêtée pour avoir prétendument brûlé un Coran, Rimsha Masih, chrétienne de 11 ans, a été libérée tandis que l’imam qui la dénonçait était accusé d’avoir fabriqué de fausses preuves. De plus, « il n’y a pas eu de manifestations de radicaux islamiques contre Rimsha ni en défense de l’imam arrêté, expliquait le Père Emmanuel Yousaf, de l’Eglise catholique romaine du Pakistan, à l’agence Fides. « Au contraire, d’importants responsables islamiques ont dénoncé les abus de la loi sur le blasphème, condamné l’imam et demandé à ce qu’il soit puni. »

« Quand l’Etat et la Constitution établissent une préférence fondée sur la religion, ils contreviennent aux droits de leurs citoyens », rappelle Peter Jacob, directeur de la commission Justice et paix de l’Eglise catholique romaine pakistanaise. Il s’agit de rejeter « le concept de citoyenneté de seconde classe », ajoute Mohammad Tahseen, de South Asia Partnership Pakistan. Pour Peter Jacob, la société civile serait aujourd’hui parvenue à un consensus sur l’utilisation abusive de la loi sur le blasphème : « C’est pourquoi il convient d’envisager une abrogation de la loi », ce que font déjà de nombreuses ONG.

Dominique Hartmann/Le Courrier

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