Deux journalistes français pris au piège par la censure indonésienne

Phelim Kine, responsable Asie de Human Rights Watch.
1er septembre 14 - Les journalistes français Thomas Dandois et Valentine Bourrat ont passé les quatre dernières semaines détenus dans une cellule, dans la partie indonésienne de la Papouasie. La police les a arrêtés le 6 août, les accusant de « travail illégal » sans accréditation officielle. Dans une tribune parue chez nos confrères de Rue89, Phelim Kine, responsable du bureau Asie de Human Rights Watch, appelle à la mobilisation.

Phelim Kine, Human Rights Watch/Rue89 - Les journalistes français Thomas Dandois et Valentine Bourrat ont passé les trois dernières semaines détenus dans une cellule, dans la partie indonésienne de la Papouasie. La police les a arrêtés le 6 août, les accusant de « travail illégal » sans accréditation officielle.

La situation pourrait bien s’empirer rapidement. Le 14 août, Sulistyo Pudjo, porte-parole de la police de Papouasie, a laissé entendre que les deux journalistes pourraient être poursuivis pour « subversion » parce qu’ils auraient filmé des séparatistes du Mouvement de libération de la Papouasie.

Suivis de près par des gardes du corps

Le gouvernement indonésien empêche de facto les médias étrangers de travailler librement en Papouasie, en limitant l’accès à l’île aux seuls reporters étrangers recevant une autorisation officielle.

Les autorités n’accordent que rarement l’accès à la Papouasie aux médias étrangers, ou se contentent de différer l’examen des demandes, entravant ainsi les efforts des journalistes et organisations de la société civile qui tentent de couvrir les événements venant de se produire. Les reporters qui parviennent à obtenir une autorisation officielle sont inévitablement suivis de près par des gardes du corps mandatés par les autorités, qui contrôlent strictement leurs déplacements et leur accès à des témoins.

Le gouvernement a beaucoup de choses à cacher à des journalistes comme Thomas Dandois et Valentine Bourrat, alors que les violations des droits humains restent monnaie courante en Papouasie. Au cours des seules trois dernières années, Human Rights Watch a documenté des dizaines de cas de recours excessif à la force par la police, l’armée, les services de renseignement ou des gardiens de prison, à l’encontre de Papous qui ne font qu’exercer leur liberté de réunion pacifique et de manifestation.

L’incident de Waghete

Le 23 septembre 2013, deux agents de la brigade mobile (« Brimob ») de la police nationale ont ouvert le feu sur une foule qui leur jetait des pierres dans la ville de Waghete, causant la mort d’un étudiant de 17 ans et blessant grièvement trois autres personnes.

La police a ensuite posté des gardes dans l’hôpital où les blessés recevaient des soins médicaux, et exigeait des visiteurs qu’ils laissent leur téléphone portable à l’entrée. La police aurait alors confisqué le portable d’un membre du personnel médical qui l’avait utilisé pour prendre en photo les blessures des victimes.

A ce jour, l’incident de Waghete n’a fait l’objet d’aucune enquête de la part des autorités. Il ne s’agit pourtant que d’un des nombreux événements troublants de violence et d’impunité qui ont marqué le quotidien en Papouasie depuis que l’armée indonésienne y a été déployée en 1963 pour contrer un mouvement indépendantiste actif depuis longtemps.

Attaque contre l’armée indonésienne

Bien que peu nombreux et mal organisés, les séparatistes du Mouvement de libération de la Papouasie (OPM) sont parvenus à mener une action plus élaborée ces dernières années. Les tensions en Papouasie se sont accrues en 2013 à la suite d’une attaque menée le 21 février contre l’armée indonésienne par des éléments suspectés d’appartenir à l’OPM. L’attaque a causé la mort de huit soldats et constitue l’action violente la plus grave contre l’armée dans la région depuis plus de dix ans.

Les tribunaux militaires institués en Papouaise pour juger des exactions menées par des membres de l’armée n’ont pas été à la hauteur de la gravité des abus. Les soldats impliqués dans ces violations des droits humains ne sont presque jamais démobilisés même après condamnation.

En janvier 2011, un tribunal militaire à Jayapura a condamné trois soldats du Bataillon 753 basé à Nabire à des peines de huit à douze mois de prison pour avoir torturé deux agriculteurs papous, et notamment brûlé le sexe de l’un d’entre eux. Malgré une vidéo montrant la participation de six soldats, le tribunal n’a jugé que trois d’entre eux pour des motifs disciplinaires militaires moins graves plutôt que pour des actes de torture. Ces soldats n’ont pas été démobilisés.

Loi du silence

Le gouvernement procède également à l’arrestation et la détention systématique de manifestants ayant plaidé pacifiquement pour l’indépendance de la Papouasie ou pour d’autres changements politiques. Soixante militants papous sont actuellement en prison pour « trahison », notamment Filep Karma, un fonctionnaire papou, condamné à quinze ans de prison pour avoir déployé en décembre 2004 le drapeau de l’étoile du matin, un symbole indépendantiste de la Papouasie occidentale.

Le Groupe de travail des Nations unies sur la détention arbitraire a affirmé que M. Karma n’avait pas bénéficié d’un procès équitable en Indonésie, et demandé au gouvernement sa libération inconditionnelle et immédiate. L’Indonésie a rejeté la recommandation des Nations unies.

Ces incidents, et la politique menée par le gouvernement pour les étouffer en empêchant toute couverture médiatique à l’étranger, ont attiré les critiques de la communauté internationale, sans pour autant engendrer de pressions suffisantes pour mettre fin à la loi du silence.

Inquiétude autour du monde

En mai 2012, au cours de l’Examen périodique universel de l’Indonésie devant le Conseil des droits de l’homme des Nations unies, la France a appelé l’Indonésie à garantir le libre accès des membres de la société civile et des journalistes en Papouasie. Le Royaume-Uni a pris acte de la « montée de la violence » en Papouasie et « encouragé l’Indonésie à s’attaquer aux violences contre les minorités confessionnelles et à accepter les demandes de visites formulées par les rapporteurs spéciaux ».

L’Autriche, le Chili, les Maldives et la Corée du Sud ont appelé l’Indonésie à accepter d’envoyer des invitations permanentes aux groupes et experts des Nations unies en matière de droits humains. Le Mexique a explicitement demandé à l’Indonésie d’inviter les rapporteurs spéciaux en Papouasie.

L’Allemagne a quant à elle demandé à l’Indonésie de libérer les prisonniers politiques papous, y compris Filep Karma. Mais le gouvernement de l’ancien président indonésien Susilo Bambang Yudhoyono est resté inflexible dans son refus d’assouplir les restrictions imposées aux journalistes souhaitant entrer en Papouasie.

« Il n’y a rien à cacher »

En juillet 2013, le ministre des Affaires étrangères Marty Natalegawa défendait l’interdiction d’accès imposée aux médias étrangers en mettant en garde, sans les nommer, contre des « éléments présents en Papouasie désireux d’attirer l’attention internationale en s’en prenant à des personnalités étrangères, y compris des journalistes ». Il y a un espoir que le successeur du président Yudhoyono, Joko « Jokowi » Widodo , fasse sauter la chape de plomb par laquelle la censure rend la Papouasie hors de portée des médias étrangers.

M. Widodo a remporté l’élection présidentielle du 9 juillet et sera officiellement investi dans ses fonctions fin octobre. Il s’était rendu en Papouasie le 5 juin au cours de la campagne présidentielle. Lorsqu’il lui a été demandé si, en tant que Président, il ouvrirait l’accès à la Papouasie pour les journalistes étrangers et les organisations internationales, il a répondu : « Pourquoi pas ? La sécurité règne en Papouasie. Il n’y a rien à cacher. »

La levée de cette censure punitive dans laquelle Thomas Dandois et Valentine Bourrat ont été pris au piège prouverait la sincérité de ces propos.

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