Dans les townships sud-africains, être lesbienne est un crime

« Difficult Love » ( Amour difficile), le titre du film projeté ce soir à Genève se passe de commentaires. DR
8 mars 13 - Côté face : des lois progressistes, côté pile : la violence. Un film projeté à Genève témoigne de l’ambigüe situation des lesbiennes.

Genève, Sandra Titi-Fontaine/InfoSud - « Tu n’es pas un homme. Tu penses que tu en es un, mais je vais te montrer, tu es une femme ». Pendant cinq heures, le violeur de Millicent Gaïka, un voisin de son quartier de Cape Town en Afrique du Sud, s’est acharné sur son corps meurtri. Avec pour seul leitmotiv répété, le besoin de « soigner » Millicent de son homosexualité. Le visage défoncé, la voix brisée par ce viol « correctif » d’une violence inouïe, Millicent té- moigne face à la caméra de Zanele Muholi et Peter Goldsmid. Dans leur documentaire Difficult love, diffusé ce soir dans le cadre du FIFDH, ils saisissent l’impossible existence des lesbiennes noires en Afrique du Sud, quand à l’instar de Millicent elles sont issues des quartiers pauvres et des zones rurales.

Photographe reconnue sur la scène internationale pour ses clichés tendres de couples de lesbiennes noires, Zanele – qui sera ce soir à la projection genevoise – est l’une des figures de proue du Black Queer Visibility, un mouvement pour renforcer la visibilité et l’intégration sociale des LGBT (lesbiennes, gays, bi et trans- genres) au pays de Mandela. Une lutte à priori schizophrénique, la « nation arc-en-ciel » étant dotée d’une des constitutions les plus progressistes au monde en termes de protection des minorités. Alors que la plupart des pays africains condamnent pénalement l’homosexualité, voire la punisse de mort comme au Soudan ou en Mauritanie, les couples sud-africains de même sexe peuvent adopter un enfant depuis 2002 et se marier depuis 2006.

Viols « correctifs »

« En Afrique du Sud, la loi anti-discrimination existe bel et bien, mais les mentalités ne suivent pas toujours », estime Melanie Judge, avocate et militante célèbre pour la cause lesbienne. Les crimes sexuels endémiques – près de 500 000 viols par an –, le machisme et la misogynie demeurent très présents. De ce fait, le viol « correctif », particulièrement traumatisant et destiné à « rééduquer » des lesbiennes assumées ou perçues comme telles, est à l’heure actuelle le crime le plus répandu contre les homosexuelles dans les townships. D’autant plus que leurs auteurs bénéficient d’une relative impunité : le violeur de Millicent, condamné à de la prison ferme, s’en est sorti en payant une amende de 60 rands… soit moins de 10 francs.

Pas étonnant donc que sa pratique se banalise dangereusement. Dans un rapport alertant sur ce phénomène dès 2011, Human Rights Watch a notamment recueilli le témoignage édifiant de Biopelo. Lesbienne de 26 ans, elle a subi pas moins de trois viols correctifs, par son cousin – qui l’a rendue séropositive –, par son entraîneur sportif et par un pasteur – qui tous deux l’ont mise enceinte. Une étude de 2008 a d’ailleurs révélé que 86% des lesbiennes noires de la pro- vince du Cap occidental (sud-ouest) vivent dans la crainte d’une agression sexuelle. Une peur justifiée. Selon l’ONG Luleki Sizwe, qui milite pour la cause LGBT en Afrique du Sud, dix homosexuelles se font violer chaque semaine rien qu’à Cape Town. Et depuis les années 2000, pas moins de trente et une lesbiennes ont été assassinées sur le territoire, en raison de leur orientation sexuelle.

Mises à la rue

Si les vagues de crimes en 2006 et 2007, notamment de lesbiennes dans les townships, passés sous silence par la police, semblent maintenant être ouvertement dénoncés par les forces de l’ordre sud-africaines, les actions menées sont insuffisantes aux yeux des associations de défense des gays et lesbiennes. Ces dernières dénoncent également le manque d’ouverture du monde politique à l’intégration d’hommes ou de femmes politiques ayant fait leurs « coming out ».

Et en matière de stigmatisation pour avoir révélé publiquement leur homosexualité, les pauvres ne sont pas mieux lotis que les cols blancs. Petra et Praline vivent sous un pont de Mowbray, quartier défavorisé au sud de Cape Town, après avoir été expulsées d’un foyer pour sans-abris où elles ont été identifiées comme lesbiennes. Elles ont reconstitué sous ce pont crasseux un univers fait de cartons imbriqués et de rêves de famille, où les rats « les protègent des intrus ». Mais se présentent maintenant comme un duo mère-fille si une personne les approche.

La démarche artistique de Zanele Muholi vise un but ultime : montrer que les lesbiennes noires font partie de la démocratie sud-africaine. « Un matin je me suis réveillée et j’ai dit à ma mère : c’est moi. Tout ce que je veux voir maintenant, c’est la beauté. Et la beauté n’est pas forcément dans un sourire, mais dans le fait d’être ».

Festival du film et forum international sur les droits humains (FIFDH)
- 18h30, Maison des arts du Grütli : projection en présence de la réalisatrice.
- 20 h 30, à l’auditorium Arditi, Zanele Muholi participera au débat « Lutter contre les violences sexuelles : regards croises Nord-Sud », après le film "Outlawed in Pakistan".
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